Cinéma/Italie/Monde du travail/Racisme et xénophobie/Suisse

Témoignages sur la condition des travailleurs saisonniers en Suisse

Dans le cadre d’un cycle de projections de plusieurs films d’Alvaro Bizzari sur la condition des immigrés en Suisse aux Universités de Fribourg et de Genève, nous publions ci-dessous deux entretiens avec des ouvriers saisonniers venant d’Italie dans les années 1972-73. Les interviews ont été menés par Delia Castelnuovo-Frigessi et publiés dans son livre intitulé: La condition immigrée. Les ouvriers italiens en Suisse, paru aux Editions d’en bas (Lausanne) en 1978.

La journée du saisonnier (I)

Premier ouvrier (quarante ans, charpentier, toscan, permis C, vit dans un appartement avec d’autres ouvriers saisonniers, marié): Le matin, on sait ce qu’on fait, il faut aller au travail. On se lève, on se prépare, on ne prend même pas notre café. On n’a pas le temps. On n’arrive pas à prendre le temps, on se néglige. S’il y avait notre femme pour s’occuper de nous… Si j’arrivais et que je le trouvais sur la table, je le prendrais mon café ou mon café au lait. Je mangerais même, pas beaucoup, mais s’il y avait quelques biscuits… On est paresseux. On se lève à la dernière minute, on ne peut pas se mettre à faire du café. On n’y arriverait plus. On doit faire les choses rapidement, on se lave juste les yeux, des fois on n’a même pas le temps de se coiffer, et puis on y va, sinon on est en retard. Maintenant on se lève à six heures vingt. Moi, je vais à pied, je suis vraiment tout près… quelquefois je le prends en bas, mon café. Je m’en vais au pas de course. Je commence à travailler à sept heures, jusqu’à cinq heures et demie. A neuf heures, on a dix minutes, un quart d’heure. Pis, à midi, on mange sur le chantier. On se prépare à manger le soir. Si on veut, on se prépare le soir un peu de pâtes comme on les aime, ou bien on mange du pain sec. Moi, en général, je me prépare le soir un peu de pain, un peu de soupe, des fois des pâtes. Mais l’été, ça ne va pas. Maintenant qu’il fait chaud, ce n’est plus tellement indiqué, on ne mange pas beaucoup. On le fait le soir, parce que, qui a le temps, qui se lève pour préparer à manger le matin ? On le fait le soir et on le met dans ces casseroles, ça reste là toute la nuit, puis à midi on le réchauffe, on le met dans l’eau bouillante.

Le soir, quand on arrête le travail, on part directement à la maison, en général tout le monde fait comme ça. J’ai remarqué que les Suisses, quand ils sortent de leur travail, vont au café, au bistrot, prendre leur café ou boire un coup. Les Suisses boivent beaucoup, ils boivent sec et puis ils rentrent chez eux. Tandis que les Italiens vont à la maison, quitte à ressortir plus tard… On se lave, on va faire les commissions, après on se met à cuisinier. C’est tout un travail de laver, laver la vaisselle. Le lit, ça nous gêne pas trop, on le fait tous les sept, huit jours.

La journée du saisonnier (II)

Deuxième ouvrier (trente ans, saisonnier, de Trani, célibataire): ça fait six ans que je suis ici, tu sors d’un bar et tu vas dans une autre boîte… Ici, il y a un grand café qui est l’unique espoir de tout le monde. On y entre: ce que j’ai gagné en une journée, si tout va bien, je le perds en une soirée, si tout va mal… mais en Italie non, la saison commence maintenant, jusqu’à minuit.

Question: Cette différence est-elle celle qui existe entre la vie au pays et celle dans les grandes villes?

Troisième ouvrier (vingt-huit ans, saisonnier, de Trani, femme et enfants clandestins): Dans les grandes villes, c’est la même chose qu’ici… Je vais souvent à Milan… Evidemment il y a plus de distractions que dans un village… Pour aller au cinéma à Milan, tu paies au minimum six cents lires. Puis, il y a le Garibaldi où il y a les copains, il y a le cercle équestre permanent à Milan, dont on ne bouge jamais, et là aussi on paie pour passer une soirée. Si en plus on va danser, ça fait tout de suite deux mille lires, et puis on se met à prendre quelque chose à boire, comme si, et puis autre chose et encore autre chose: on claque de nouveau la journée qu’on vient de faire et le jour suivant on est de nouveau désespéré.

Deuxième ouvrier: Nous, on est différents, on pense toujours à la maison, à aller s’amuser en ville, à aller faire une promenade. Ici, on a l’impression de vivre dans une caserne… Maintenant, ce serait le moment de manger des moules.

Troisième ouvrier: Avec une bouteille de vin, du citron et un peu de pain, on mangerait bien.

Deuxième ouvrier: Ce n’est pas une vie, comme ce soir, qu’on a fait une soupe de poisson et qu’on ne sentait même pas si c’en était. Les pâtes n’ont pas de goût, au lieu du bouillon on sent seulement une odeur d’huile italienne et c’est tout, pas de persil ni de rien d’autre… Nous, on pense seulement que le matin, il faut se réveiller pour aller travailler. Je finis de travailler, de faire à manger… et plus vite arrive la fin du mois pour ramasser un peu d’argent, plus vite c’est fini.

Lausanne, novembre 1972 – mars 1973.

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