Chili/Education et formation

Les Mapuches, l’insurrection étudiante et la construction d’une nouvelle société

Compte-rendu de la conférence de José Ancalao

Par Victor Cebes et Milo Probst

Mardi et mercredi dernier (22 et 23 novembre 2011), José Ancalao, membre de la direction de la Confech (Federacion de estudiantes Universidad de Chile) et porte-parole de la FEMAE (Federacion Mapuche de estudiantes) nous a fait l’honneur d’intervenir lors de deux conférences organisées à Genève et Fribourg par le Cercle la brèche. José était présent à Genève pour intervenir auprès de l’ONU (qui, ainsi qu’il l’a dit « observe, observe, observe et ne prend jamais de décisions… »), en tant que délégué de la Confech et de la FAMAE. Voici un petit florilège de son exposé.

Un pays plurinational

José a débuté en précisant une réalité qui est souvent méconnue, voir niée, de la formation sociale et historique du Chili : c’est un pays plurinational. Le peuple Mapuche (implanté au sud du Chili et de l’Argentine) vivait, ainsi que d’autres peuples, dans la région bien avant l’arrivée des conquérants espagnols. Pour lui, il importe donc que l’éducation chilienne prenne en compte cette réalité multiculturelle. La lutte contre le système universitaire actuel et pour l’accès à l’éducation gratuite est donc un mouvement qui s’adresse à la société dans son ensemble. Ce qui va directement à l’encontre des discriminations dont les Mapuches sont l’objet. C’est dans cette perspective qu’a été fondée la Fédération des étudiant·e·s Mapuches dont il est membre. Celle-ci entend revendiquer la mise en place d’un enseignement interculturel ; soit une prise en compte dans les programmes scolaires de l’histoire, de la langue et de la vision des peuples vivant au Chili. « Ainsi, les sociétés pourront échanger et développer un vivre ensemble reposant sur la reconnaissance de leurs histoires et cultures, et non sur leur négation comme c’est le cas aujourd’hui. En réalité, les Mapuches sont différents. La vision qui existait dans les années 1960 selon laquelle les Mapuches n’étaient considérés que comme des « paysans » et non dans la globalité de leur culture, société et histoire ne reviendra pas. » Ces développements entrent en écho avec l’apparition sur le devant de la scène, depuis les années 1990 dans de nombreux pays du continent, de revendications des peuples indigènes. Dans ce contexte, l’histoire souterraine, vieille de cinq siècles, de ces peuples s’affirme au grand jour et s’oppose aux lectures et représentations forgées par les colonialismes et leurs successeurs. Cette élaboration « d’identités indigènes » n’est pas étrangère aux profonds mouvements qui animent l’Amérique Latine, notamment au Chili. Dans ce dernier pays, les Mapuches sont toujours l’objet d’une oppression, dont les dernières dispositions sont héritées de la dictature de Pinochet. Celles-ci permettent l’emprisonnement des contestataires Mapuches sous « couvert de la lutte contre le terrorisme », ce qui est une criminalisation de toute opposition, notamment la résistance contre les grands projets des exploitations forestières de la région et de la construction de barrages hydroélectriques.

Une créativité extraordinaire et un programme alternatif

Ce mouvement est d’une vitalité et d’une durée extraordinaires. Voici plus de sept mois qu’il a débuté, dans un pays qui, de loin, semblait assommé par vingt ans de dictature et près de quarante ans de mise en pratique de politiques néo-libérales aux effets sociaux désastreux, dont une croissance significative des inégalités dont le système éducatif est l’un des aspects (voir l’article sur ce blog) : moins de 25% du système éducatif chilien est financé par l’Etat et plus de 75% dépend des apports financiers des étudiants. L’Etat consacre seulement 4,4% du PIB à l’éducation, beaucoup moins que les 7% recommandés par l’Unesco.

Pour José, il y a bien « un avant et un après de ce mouvement dans les luttes au Chili. » Ce mouvement a commencé par des revendications pour une éducation publique et de qualité. Il a progressivement évolué et s’est radicalisé, emportant le soutien – parfois difficile – d’autres secteurs de la société. Ainsi, les travailleurs des ports ont fait grève pour soutenir le mouvement. Si José indique que le mouvement entretient de bonnes relations avec les syndicats, il regrette toutefois que leur implication « n’est pas à la hauteur de ce que nous espérons. » Toutefois, l’éducation étant un domaine touchant l’ensemble de la société, les familles se sont engagées dans le soutien au mouvement, lui donnant un caractère traversant toute la société : toutes ses composantes s’y retrouvent. Dans plusieurs villes du pays se sont mis en place des assemblées de quartier dans lesquelles la situation sociale, économique et politique du pays est débattue.

José Ancalao a présenté le programme élaboré par le mouvement pour que « l’éducation publique et de qualité » pour laquelle il se bat devienne une réalité. Au fur et à mesure du développement de ce mouvement et de son extension, ce programme est devenu une véritable alternative sociale et économique pour le Chili :

«Nous, au Chili, nous ne nous sommes jamais appelés « indigné·e·s » : nous n’attendons pas que l’on change le monde à notre place, nous sommes des acteurs de ce changement et, pour cela, nous avons élaboré un programme pour changer le système éducatif : nous ne revendiquons pas seulement la nationalisation du cuivre. Celui-ci est un secteur historique, il concerne encore 30% des exportations du pays. Mais nous demandons aussi la mise en place d’une profonde réforme fiscale. Au Chili, les entreprises paient très peu d’impôts – voir même souvent pas du tout. En fait, n’importe quelle entreprise paie moins d’impôt que les citoyens, qui, eux, sont obligés de financer leur accès aux études en s’endettant. Les entreprises profitent de cette situation. Ainsi, au sud, la région d’où je viens, nous exigeons que les grandes exploitations forestières paient un impôt territorial de 15%, au lieu des 1% qui ont cours aujourd’hui. En fait, ces entreprises ne paient plus cet impôt depuis 1979. Elles ont donc une dette envers la société, qu’ils doivent payer. Celle-ci représente 300 milliards de pesos [environ 527 millions de francs]. Dans le nord du pays, le mouvement réclame une réforme fiscale qui touche les entreprises minières : des impôts plus élevés et des mines de cuivre à 100% publics, voici les revendications que nous avançons. Il faut souligner que lorsque l’on entend qu’il n’y a pas d’argent pour l’éducation, c’est un véritable mensonge. Un gigantesque mensonge. Ainsi, la nationalisation du cuivre, une profonde réforme fiscale des entreprises couplée avec un budget public de l’éducation sont des mesures qui nous permettrons d’avancer progressivement vers une éducations gratuite au Chili. »

Répression, médias et refus de négocier

Les médias mènent une campagne brutale et permanente contre le mouvement et ses revendications. Ces médias sont d’ailleurs détenus par ceux qui gouvernent le pays et qui profitent de l’état des choses. La répression engagée par le gouvernement est très forte, par ce biais il exerce une « véritable criminalisation du mouvement ». Cette répression se double d’un refus tenace du gouvernement de négocier. De ce fait, « le mouvement est aujourd’hui confronté au défi de s’inscrire dans la durée, soit une lutte pour maintenir ses acquis afin de pouvoir se battre pour obtenir la satisfaction de ses revendications. »

La nouvelle proposition du gouvernement qui est discutée depuis jeudi dernier au parlement est à cet égard illustrative de cette intransigeance. Au lieu de discuter d’une mise en œuvre de changements socio-économiques d’ampleur, ainsi que le réclame le mouvement, le parlement se contente de suggérer de débloquer quelques fonds consacrés à l’éducation et aux bourses.

Mise à part d’importantes répressions policières qui font le quotidien des manifestant·e·s, pacifiques, les alliés du président Piñera emploient continuellement une rhétorique agressive voir belliqueuse. C’est ainsi que, par exemple, un maire a organisé un hommage public le 21 novembre à Miguel Krassnoff,  brigadier de la Junte militaire de Pinochet et membre de la police secrète DINA qui a été condamné à 144 ans de prisons pour 23 violations des droits de l’homme.

En ce sens, tout d’abord, le mouvement a occupé une place centrale dans la mise en place de la Marche latino-américaine pour l’éducation qui s’est déroulée le 24 novembre dernier (cf. les articles sur www.alencontre.org), ensuite, il poursuit sa mobilisation en organisant de nouvelles manifestations : le 24 justement, le 30 novembre et le 2 décembre. Enfin, comme le déclare José avec humour : « Comme le gouvernement ne veut pas négocier avec nous, nous organiserons une manifestation le jour de Noël pour demander au Père Noël de nous offrir une éducation gratuite et de qualité ! »  D’une manière plus générale, la question de revendiquer la convocation d’une Assemblée constituante, dans laquelle puisse se débattre l’avenir du pays et en finir véritablement avec l’héritage de la dictature, se pose.

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