Rwanda

Rwanda – Les interventions, nullement humanitaires, de l’impérialisme français.

[Publié dans le périodique français Lutte de Classe, no.9 septembre-octobre 1994.]

Le 21 août dernier, deux mois après leur déploiement au Rwanda, les soldats français de l’opération « Turquoise » ont quitté le pays, après avoir passé précipitamment le relais aux contingents africains de l’ONU. De l’Élysée à Matignon, tous les dirigeants français sont fiers de s’être si bien sortis du bourbier rwandais et d’une entreprise qui au départ était loin de faire l’unanimité sur le plan international, même si elle avait reçu l’aval de tous les partis, de la droite au Parti Socialiste. Mitterrand et surtout Balladur présentent cette opération qualifiée d’« humanitaire » et menée à grand renfort de publicité comme un succès politique.

Pourtant, comme le constatent des représentants de « Médecins Sans Frontières », les troupes françaises sont parties en « laissant derrière elles le chaos ». Car rien n’est réglé pour le Rwanda qui sort ravagé de cette guerre civile opposant les anciens tenants du pouvoir aux bandes armées du FPR, ni pour cette région qui doit maintenant faire face aux problèmes soulevés par l’afflux de deux millions de réfugiés dans l’est du Zaïre, mais aussi au Burundi, en Tanzanie et en Ouganda.
En fait, l’intervention française n’avait d’humanitaire que le prétexte. Elle s’inscrivait dans la continuité de la politique que mène depuis plus de trente ans l’impérialisme français dans cette partie de l’Afrique qui recouvre approximativement son ancien empire colonial. Contrainte de décoloniser dans les années soixante, la France, qui n’avait pas la puissance économique des États-Unis ou du Japon, a essayé de préserver sa sphère d’influence et ses intérêts économiques en affirmant sa présence d’une manière plus physique, s’accompagnant de moyens hérités de l’ère coloniale. Cela s’est manifesté jusqu’à aujourd’hui par le déploiement d’importants moyens militaires mais aussi par l’entretien de tout un réseau de fonctionnaires et d’agents introduits dans les rouages de ces États et de leur administration, de relations personnelles avec les couches dirigeantes et les états-majors militaires. Le maintien d’une dépendance à travers le système monétaire du franc CFA fut également un autre moyen d’assurer sa souveraineté.

Durant toutes ces années, pour imposer sa domination et son ordre, l’État français n’a cessé de soutenir dans ces pays des appareils d’État corrompus, prédateurs et dictatoriaux, n’hésitant pas à intervenir directement et militairement quand ces régimes se trouvaient menacés par des émeutes ou des mouvements de rébellion. C’est ainsi qu’en l’espace de trente ans, l’armée française qui entretenait – et entretient toujours – plus de 10 000 hommes « pré-positionnés » aux quatre coins du continent africain, est intervenue près d’une vingtaine de fois pour soutenir notamment le régime d’Ahidjo au Cameroun, successivement celui de Tombalbaye, Hissen Habré et Idriss Déby au Tchad, ou celui de Bongo au Gabon.

C’est dans ce cadre que s’est inscrite l’intervention de la France au Rwanda et plus largement dans cette partie centrale de l’Afrique baptisée l’Afrique des Grands Lacs. A la différence de la plupart des pays de l’Afrique centrale et occidentale, le Rwanda, comme le Burundi et le Zaïre (ex-Congo belge), n’appartient pas à l’ancien empire colonial français. D’abord colonie allemande, ce petit pays de 6 millions d’habitants est ensuite tombé durant la Première Guerre mondiale dans l’orbite de la Belgique, qui l’intégra ainsi que l’Urundi à son domaine du Congo. Il fallut attendre les années soixante pour que, l’impérialisme belge lâchant du lest, cette région accède à l’indépendance, le Congo en 1960, le Rwanda et le Burundi en 1962.

Mais comme tous les impérialismes, la Belgique, qui avait non seulement tracé des frontières arbitraires mais également accentué les divisions ethniques pour asseoir sa domination, laissait derrière elle une véritable poudrière.
Ainsi, quelques jours après la proclamation de l’indépendance, l’ex-Congo belge fut ravagé par des conflits tribaux, des conflits entre clans rivalisant pour le pouvoir et des tentatives de sécession. Pour préserver ses intérêts, l’impérialisme belge mena un combat d’arrière-garde, notamment au Katanga, riche province du sud où l’Union Minière possédait de nombreux gisements. Ces troubles durèrent plusieurs années. Finalement, l’impérialisme belge ne fut pas de taille et, en 1965, le général Mobutu réussit à s’imposer et à réduire les tentatives sécessionnistes avec l’appui des États-Unis. L’impérialisme américain, qui avait joué un rôle fondamental dans le rétablissement d’un pouvoir centralisé et l’arrêt du processus de décomposition du pays, devint le principal protecteur de Mobutu.
Mais l’impérialisme français aussi essaya de jouer sa carte dans cette évolution. Il le fit en mettant au service du dictateur zaïrois les méthodes déjà rodées dans son ancien empire colonial d’Afrique. Ainsi, ce furent les parachutistes français qui à deux reprises, en 1977 et 1978, volèrent au secours du régime menacé par une nouvelle sécession dans le sud du pays. Et encore jusqu’à aujourd’hui, même durant les époques où les États-Unis ne soutinrent plus Mobutu que du bout des lèvres, le dictateur zaïrois put compter sur ses amis de Paris.

Pour asseoir sa domination, à l’époque coloniale, aussi bien au Rwanda qu’au Burundi, l’impérialisme belge s’était servi quasi exclusivement des appareils politiques locaux s’appuyant sur la minorité tutsie, qui occupait déjà au sein de la société une place privilégiée. L’administration coloniale renforça et accentua ces clivages entre la masse des Hutus et les Tutsis. A la fin des années cinquante, alors que des revendications indépendantistes commençaient à s’exprimer y compris parmi les dignitaires tutsis, l’impérialisme belge modifia son jeu en manoeuvrant désormais entre ses alliés traditionnels tutsis et ceux qui revendiquaient le pouvoir au nom des Hutus et constituaient déjà sur une base ethnique un appareil capable de faire contrepoids et éventuellement de prendre la relève. C’est dans ce contexte qu’éclata un soulèvement des masses paysannes hutues, en 1959. La féodalité tutsie fut renversée. L’appareil s’appuyant sur les Hutus en profita pour s’emparer du pouvoir et en écarter les Tutsis. Qualifié de « révolution sociale », ce renversement de situation s’accompagna d’affrontements meurtriers qui durèrent plusieurs années. Les morts se comptèrent par milliers et des dizaines de milliers de familles tutsies prirent le chemin de l’exil, en particulier vers les régions limitrophes du Burundi, de Tanzanie, du Zaïre et de l’Ouganda. En 1990, près de 600 000 réfugiés rwandais, soit un peu moins de 10 % de la population totale du pays, attendaient encore de pouvoir rentrer chez eux.

En revanche, dans le Burundi voisin, c’est le même appareil qui avait servi le colonisateur belge qui resta en place. Et il s’accrocha au pouvoir qu’il détenait sans partage. Dès lors, les massacres de populations hutues perpétrés périodiquement par l’armée à 90 % tutsie alternèrent avec des révoltes de paysans hutus contre les Tutsis. La vague des indépendances de 1960 et les multiples conflits régionaux qui suivirent ouvraient de nouveaux champs aux appétits impérialistes. Au début des années soixante-dix, le gouvernement de Giscard d’Estaing essaya d’occuper la place laissée vacante par la Belgique et d’étendre la « protection » de l’impérialisme français à cette région située au contact immédiat de sa sphère d’influence.

Par des accords militaires signés en 1974, la France offrit notamment son appui au Rwanda, où un an auparavant le général Juvénal Habyarimana s’était emparé du pouvoir à la faveur d’un coup d’État. C’est au nom de ces accords que l’impérialisme français essaya de s’interposer en octobre 1990, lorsque le régime d’Habyarimana fut à son tour menacé par plusieurs milliers de rebelles venus de l’Ouganda et regroupés sous la bannière du Front Patriotique Rwandais (FPR).
Il faut dire que l’État rwandais n’avait toujours pas résolu le problème des Tutsis. Depuis 1959, un demi million d’exilés attendaient toujours de pouvoir rentrer au Rwanda. Après avoir essayé à plusieurs reprises un retour en force, leurs tentatives par la négociation se heurtaient à un refus ou à des promesses jamais tenues. A l’intérieur, la minorité tutsie continuait à occuper une position sociale privilégiée, notamment dans le monde des affaires et du commerce, mais restait tenue à l’écart de l’appareil d’État. Par ailleurs, si l’appareil mis en place en 1973 s’appuyait comme le précédent sur la composante hutue de la population, Habyarimana l’avait peu à peu réduit à un clan constitué de ses proches et d’une petite élite originaire comme lui du nord-ouest rwandais, excluant du même coup tous les Hutus du sud. Enfin, le caractère brutal de la dictature, la corruption, le pillage systématique du pays par la clique au pouvoir et l’incurie de l’administration avaient achevé de rejeter un nombre croissant de Rwandais dans l’opposition. Au point qu’à l’automne 1989, une journaliste belge constatait « une atmosphère de fin de règne ».

Dans ce contexte, le Front Patriotique Rwandais, constitué depuis 1988 et qui se plaçait d’emblée sur le plan de la lutte armée, put trouver un soutien et des troupes. Cet appareil disposait avec l’immigration tutsie d’un milieu de recrutement pour partir à la reconquête du pouvoir, et également d’importantes ressources financières. Il se voulait aussi un pôle de regroupement pour tous les opposants, y compris pour la fraction hutue ; le choix comme porte-parole et président d’Alexis Kanyarengwe, un Hutu qui avait été ministre de l’Intérieur d’Habyarimana jusqu’en 1980, en était l’affirmation.

Ce mouvement bénéficia également du soutien politique et militaire de l’appareil d’État ougandais, soutien qui n’était sûrement pas dénué d’arrière-pensées. En aidant la rébellion, cet État, lui-même lié aux États-Unis, pouvait d’un même coup se débarrasser d’une immigration tutsie encombrante et faciliter l’accession d’un allié aux commandes de son voisin rwandais. En tout cas, le FPR en profita pour constituer un appareil militaire capable dès 1990 de menacer le régime d’Habyarimana.

Ainsi, c’est à partir de l’Ouganda que les bandes armées du FPR passèrent à l’offensive le 1er octobre 1990. En quelques jours, elles occupèrent tout le nord du pays. Appelées à la rescousse, la France et la Belgique dépêchèrent dès le 4 octobre des centaines de parachutistes, tandis que le Zaïre engageait 500 commandos issus du corps d’élite de la garde présidentielle. Encore une fois, Paris justifia cette intervention en invoquant la nécessité d’assurer la sécurité des ressortissants étrangers. Grâce à l’intervention de l’armée française, le gouvernement d’Habyarimana réussit à repousser en partie l’invasion.
Un moment ébranlé, le régime sortit renforcé de cette épreuve, les différents leaders politiques hutus serrant les rangs face à ce qui était perçu comme une « menace ougandaise » par les uns, une « tentative de revanche tutsie » par les autres. L’échec de l’invasion servit de prétexte à une vague de répression déclenchée contre les milieux tutsis et l’opposition hutue, conjointement accusés de complicité avec le FPR : 7 000 à 8 000 personnes furent arrêtées et des centaines d’autres massacrées, souvent à l’instigation des notables locaux.
Cet épisode avait prouvé que le FPR n’était pas encore mûr pour s’emparer du pouvoir, mais il avait aussi révélé que le régime d’Habyarimana n’était plus capable d’assurer efficacement la défense des intérêts français et ne pouvait survivre sans une aide renforcée. Tandis que la Belgique et le Zaïre retiraient rapidement leurs troupes, la France décida par conséquent de maintenir son corps expéditionnaire et d’accroître sa coopération militaire. Dès lors, un détachement spécialisé prit en main l’entraînement de l’armée et de la police rwandaises, tandis qu’armes et munitions affluèrent grâce à la générosité française. En quelques mois, les effectifs des forces armées rwandaises (FAR) passèrent de 5 000 à près de 40 000 hommes, tandis que les effectifs du contingent français variaient en fonction de la pression exercée par la guérilla.
L’attaque du FPR ayant été repoussée, vint le temps de la diplomatie. Et aujourd’hui, la France a beau jeu de s’en revendiquer pour dire qu’elle était intervenue à l’époque pour pousser Habyarimana vers la négociation avec l’opposition. Mais elle était confrontée, au début des années quatre-vingt-dix, au Rwanda plus encore que dans nombre de dictatures africaines que l’impérialisme français avait jusque-là soutenues, au problème de l’usure de ces régimes. Trop usés, ils devaient trouver une base élargie ou être remplacés.
Ainsi, le régime rwandais dut se résoudre à des concessions. Rompant avec la pratique du parti unique dont bénéficiait jusque-là le MRND, le parti présidentiel, le multipartisme fut officiellement reconnu en juin 1991 et des tractations s’engagèrent pour former un gouvernement cautionné par l’opposition modérée. De même, le pouvoir entama des négociations avec les représentants du FPR. Après plusieurs tentatives avortées de cessez-le-feu, ces pourparlers aboutirent aux accords d’Arusha, signés en août 1993 dans une petite ville de Tanzanie. Aux termes de ces accords, le régime semblait finalement admettre un partage du pouvoir : un gouvernement de transition dans lequel le parti du président se retrouvait minoritaire devait être constitué avec les cinq principaux partis reconnus et le FPR, de même qu’étaient admis le retour des exilés, la fusion quasi paritaire des deux appareils militaires, FPR et gouvernemental, ainsi que le principe d’élections générales. Parallèlement, le contrôle du cessez-le-feu et du bon déroulement du processus étant confié aux soins d’une mission de l’ONU, les troupes françaises se voyaient fixer l’échéance de décembre 1993 pour évacuer le pays.

Les concessions d’Habyarimana semblaient importantes. En réalité, le régime ne cherchait qu’à gagner du temps, car ses proches, les dignitaires, l’armée et les notables locaux n’avaient guère envie de céder une parcelle de leur pouvoir à d’autres hommes et à d’autres appareils… Moins encore au FPR, qui avait la force de ne pas être seulement un allié-alibi. Pendant qu’ils faisaient traîner les négociations en longueur et bloquaient tout début d’application des accords, ils commencèrent dès 1992 à former des « escadrons de la mort » et à armer des milices ; en plusieurs points du pays, les militaires distribuèrent des armes aux bandes constituées pour faire la chasse aux éléments prétendument infiltrés du FPR. Parallèlement, par une propagande démagogique et « ethniste », les leaders d’extrême droite et les représentants locaux du pouvoir entretenaient un climat de haine et de peur envers les Tutsis, qui trouva de l’écho dans de larges couches de la population hutue, comme devait en témoigner par la suite le caractère large de la participation aux pogromes contre l’opposition et contre les Tutsis.
Des dizaines d’opposants furent ainsi assassinés tandis que dans les provinces, les pogromes anti-tutsis orchestrés par l’armée et les notables se multipliaient. Devant tous ces crimes, les militaires et les hauts fonctionnaires français présents sur le terrain fermèrent les yeux. Pire, en aidant, en conseillant, en équipant les forces gouvernementales, mais aussi les milices et les tueurs à la solde du pouvoir, ils s’en rendaient complices. Et ils couvrirent ces exactions jusqu’au bout. Ainsi, quand au début de l’année 1993, des organisations humanitaires et de défense des droits de l’homme dénoncèrent « le génocide de grande ampleur commis au vu et au su des autorités », l’ambassade de France à Kigali nia les faits, les qualifiant de simples « rumeurs ».

Pendant ce temps, si la clique d’Habyarimana était prête à tout pour faire capoter les accords d’Arusha, le FPR de son côté manifestait son impatience. Devant le blocage des négociations, en février 1993, ses troupes repassèrent à l’offensive et parvinrent jusqu’à une trentaine de kilomètres de Kigali, la capitale. Une nouvelle fois, leur avance fut stoppée par les efforts conjoints des forces armées rwandaises (FAR) et du contingent français dont les effectifs, portés à plus de 600 hommes, prirent une part active aux combats. Mais le FPR avait réussi sa démonstration de force : il apparaissait désormais comme l’opposition la plus à même de balayer le régime et de mettre en place un appareil de rechange sous couvert d’un « gouvernement d’union nationale ».

Les événements de l’automne 1993 au Burundi voisin vinrent alimenter cette situation explosive. En effet, cinq mois après son élection, Melchior Ndadayé, le premier président hutu du pays, était assassiné par des militaires. Ce meurtre entraîna immédiatement la colère des masses paysannes hutues qui se retournèrent contre leurs voisins tutsis. L’armée ramena son ordre en massacrant à son tour aussi bien les villageois que les leaders politiques hutus. Ce drame fit entre 50 000 et 100 000 morts, tandis que 700 000 personnes prirent le chemin des camps de réfugiés.

Ces événements sanglants ne pouvaient que renforcer les clivages ethniques au Rwanda et alimenter la campagne du pouvoir appelant ouvertement au meurtre des Tutsis, des membres du FPR et de leurs alliés de l’opposition.
Comme l’écrira dans les colonnes du Figaro un membre de la Fédération des Droits de l’Homme : « Dès 1993, le moteur tournait. Il suffisait au pouvoir de donner un simple coup d’accélérateur pour aussitôt déclencher cette folie meurtrière ». Le signal de l’embrasement généralisé fut donné le 6 avril 1994 par l’assassinat d’Habyarimana. Sur la base de listes établies par avance, les milices, appuyées par l’armée et la garde présidentielle, se livrèrent alors à une véritable chasse à l’homme contre les Tutsis mais aussi tous les opposants, y compris les plus modérés. Le pays se couvrit de charniers où s’entassaient des centaines, voire des milliers de cadavres. De son côté, le FPR saisit l’occasion pour reprendre l’offensive et arriva rapidement aux portes de Kigali.

Une fois de plus, l’État français sentit ses intérêts menacés. Quelques jours après le début des massacres, Paris a envoyé à nouveau des troupes. Devant les craintes de l’opposition de voir l’armée française reprendre du service aux côtés des FAR et protéger les responsables des massacres, le gouvernement français, qui décidément ne cherchait pas l’originalité, s’est à nouveau abrité derrière la nécessité d’assurer l’évacuation des ressortissants étrangers. Répondant à un « devoir sacré d’égoïsme national », comme l’a dit Balladur, l’opération ne devait s’occuper que des Européens. Pourtant, la famille du dictateur défunt et quelques dignitaires du régime figuraient parmi les premiers évacués, et Paris leur a offert un exil doré. En revanche, avant de quitter effectivement le pays, les soldats français assistèrent sans broncher au spectacle des populations civiles, parmi lesquelles figuraient de nombreux employés rwandais des organisations humanitaires, livrées aux tueurs du parti gouvernemental. Et ces pogromes durèrent plusieurs semaines, sans que la presse française en fasse spécialement état, ni que le gouvernement s’en offusque.

Mais sur le terrain, la guérilla prenait l’avantage. Elle était entrée dans Kigali, tandis que les troupes gouvernementales commençaient à battre en retraite vers le Zaïre, où elles pouvaient compter sur l’accueil de Mobutu. Paris chercha donc un moyen d’intervenir afin de sauver ce qui pouvait l’être du régime. Seulement, ses engagements au côté d’Habyarimana avaient mis l’impérialisme français en mauvaise posture ; l’opinion publique et plus encore le FPR ne pouvaient qu’être méfiants. C’est, dit-on, de Mitterrand qu’est venue l’idée de couvrir l’envoi des troupes françaises par une « mission humanitaire ». Repris par l’ensemble du gouvernement et de la classe politique, ce prétexte allait être largement alimenté par la presse qui brusquement se mobilisa pour faire « découvrir » aux Français l’ampleur du drame rwandais.

Considérée comme légitimée aux yeux de l’opinion et couverte à la hâte par l’ONU, l’opération « Turquoise » s’organisa à partir du Zaïre, ce qui permit au passage à Mobutu de marquer sa fidélité et de retrouver une place dans la politique internationale. S’appuyant sur Goma et Bukavu, deux villes frontalières zaïroises, les 2 500 soldats engagés s’installaient dans une vaste portion de territoire que le FPR ne contrôlait pas encore, au sud du Rwanda et en bordure du Zaïre.

En décrétant cette zone « Zone Humanitaire Sûre », le gouvernement français ne cherchait nullement à protéger les populations civiles, massacrées par centaines de milliers depuis trois mois, mais à offrir, face à l’avance du FPR, une zone de repli pour ses anciens alliés, militaires et dignitaires de l’ancien régime, voire à leur donner une base à partir de laquelle ils pourraient se réorganiser et tenter de reprendre le contrôle du pays. Cette protection fut d’ailleurs à peine voilée ; ainsi, à la mi-juillet, quand l’ONU demanda aux troupes françaises de désarmer les soldats des FAR réfugiés dans son enclave, Paris ne nia pas leur présence mais répondit qu’il n’en avait « pas les moyens en terme d’effectifs ». De même, quand le FPR accusa l’armée française de protéger les membres du Gouvernement Intérimaire qui avaient trouvé refuge à Cyangugu, les porte-parole de l’opération « Turquoise » trouvèrent le culot d’affirmer qu’ils ignoraient tout de cette présence, ce qui est quand même un comble pour des troupes en partie constituées de spécialistes du renseignement militaire !

En créant cette « zone de sécurité », l’impérialisme français prenait aussi délibérément le risque d’attirer des centaines de milliers de réfugiés fuyant les zones de combat et d’éventuelles représailles du FPR – et poussés par les notables de l’ancien régime – alors que rien n’avait été prévu pour leur accueil. Ni avant, ni après. Ainsi, alors qu’elle s’était donné les moyens d’acheminer ses troupes et 8 000 tonnes de matériel en quelques jours, la France ne fournit aux populations déplacées que 400 tonnes d’aide en plus d’un mois, alors que leurs besoins étaient estimés à plus de 100 tonnes par jour. Elle ne se donna pas plus les moyens de prévenir et juguler les épidémies, pourtant faciles à combattre avec quelques médicaments et moyens sanitaires.

Pendant ce temps, l’armée française laissait agir les anciens préfets et bourgmestres, les miliciens et les militaires gouvernementaux, présents par milliers dans sa zone et dans les camps installés à la frontière zaïroise. Par leur propagande et leurs mensonges, relayés notamment par « Radio Mille Collines » qui, depuis juillet 1993, n’avait pas cessé ses appels aux meurtres et à la vengeance, mais aussi par leurs menaces physiques allant jusqu’à l’assassinat des récalcitrants, tous les partisans de l’ancien régime amplifiaient l’exode et empêchaient un éventuel retour des populations dans la zone contrôlée par le FPR. Avec la complicité de la France et du Zaïre, ils ont ainsi pris plus d’un million de réfugiés en otages pour forcer le nouveau pouvoir à négocier avec ce « Rwanda de l’extérieur ».

Finalement, la France qui, en s’accrochant jusqu’au bout à l’ancien régime, se retrouvait dans le camp des vaincus a dû se retirer du Rwanda. Mais elle a laissé derrière elle un immense chaos dans lequel elle porte une grande responsabilité.
Qu’en sortira-t-il ? Certes, le nouveau régime mis en place par le FPR ne vaut sans doute pas mieux que l’ancien. Certains témoignages sur les exactions de la clique victorieuse tendraient à le prouver, même s’il y a lieu de se méfier de toutes les accusations dont elle fait aujourd’hui l’objet dans la presse française.
D’un autre côté, tout montre que, dans les camps de réfugiés, ceux que l’impérialisme français a défendus se réorganisent. Pour multiplier les rackets et les actes de pillages, aussi bien contre les populations que contre les organisations humanitaires, mais aussi pour recruter de nouvelles troupes et tenter de reprendre le pouvoir, ou du moins entretenir pendant des années une guérilla dévastatrice.

Bien sûr, la présence de quelque 28 000 soldats de l’ex-armée rwandaise et de milliers de miliciens plus ou moins contrôlables, de même que l’afflux de plus d’un million de réfugiés dans une région déjà hostile au régime de Mobutu, ne vont pas sans risques pour le dictateur zaïrois, auquel la France en partant a sous-traité son rôle de gendarme dans la région. D’ailleurs, pour parer à toute éventualité, la France a laissé au Zaïre quelque 450 soldats et un important matériel de l’opération « Turquoise ».

En revanche, cette situation permettra peut-être à l’impérialisme français, en continuant à jouer les uns contre les autres, de rester un interlocuteur sans lequel un règlement du conflit rwandais, et plus généralement de tous les conflits de cette région déstabilisée du continent africain, ne peut guère être envisagé. Les intérêts de cet impérialisme de second rang seront peut être ainsi préservés. Mais ce qui est sûr, c’est que la population rwandaise le payera encore de nouvelles horreurs, et sans doute pendant encore longtemps

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