Education et formation/Québec/Suisse

La lutte des étudiant·e·s québécois·e·s et la conditions des étudiant·e·s suisses

Dimanche 24 juin, au pont des Berugues à Genève, s’est tenu un rassemblement de solidarité avec le mouvement étudiant québécois dans le cadre d’une « journée mondiale de solidarité». Une centaine de personnes, dont un nombre important de québécois · es, ont participé à ce rassemblement organisé par Anaïs, une étudiante québécoise qui vit à Genève. Trois prises de parole se sont succédées : une introduction de l’organisatrice, suivie par L. Waridel, une sociologue québéoise connue, qui a retracé les grandes lignes de la genèse de ce mouvement et les grandes lignes de la loi spéciale 78 et, enfin, l’intervention d’un membre du Cercle des étudiants La Brèche sur la condition des étudiant·e·s en Suisse. Nous publions, ci-dessous, le texte de notre intervention.

Bonjour à toutes et à tous !

Avant toutes choses, je souhaite exprimer la solidarité du Cercle étudiant La brèche, actifs à Fribourg, Genève et Lausanne, avec le mouvement étudiant québécois qui se déroule depuis le 13 février. Je veux aussi remercier les personnes qui ont pris l’initiative d’organiser l’action d’aujourd’hui ; il est essentiel que des moments comme celui-ci se tiennent dans le plus grand nombre d’endroits possibles. On me pardonnera aussi pour mon « mauvais» français. Je viens du Tessin, la partie italophone de la Suisse; ce qui fait de moi un peu un «québécois» dans ce pays…

Le mouvement qui est en train de passer à la postérité sous le nom de « printemps érable » s’inscrit tout à fait dans les divers mouvements de résistances qui émergent pour combattre les effets de la profonde crise que traverse le capitalisme mondialisé. Une crise qui détruit des millions de vie humains, que cela soit en les faisant sombrer dans la misère, l’endettement et le chômage, en particulier des jeunes, ou en les contraignant à l’émigration, à accepter des emplois aux conditions toujours plus précaires. Le mouvement québécois, s’est engagé pour contester une hausse de 75% des frais d’inscription à l’université. De par sa vigueur, son dynamisme il touche à de nouvelles questions : à la profonde corruption d’un pouvoir liés aux intérêts miniers, d’un pouvoir qui n’a eu de cesse de diminuer les impôts, voir même de les supprimer, pour les riches et les entreprises.

Cela n’empêche pas, pour mentionner un exemple d’un discours que l’on entend partout, le Ministre Québécois des finances, Raymond Bachand, de prétendre que cette hausse est une mesure de… justice sociale ![1] C’est le monde à l’envers ! Présenter une mesure qui augmente la sélectivité sociale, oblige à l’endettement des milliers d’étudiants et soumet le système éducatif au principe de « l’utilisateur payeur », qui est la négation du droit à l’éducation, comme de la justice sociale est ignoble.

Le gouvernement du libéral Jean Charest montre dans toute sa nudité quelle est sa fonction : celle de défendre les intérêts des riches et des entreprises. La loi 78, dénoncée lundi dernier par la haute commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, la sud-africaine Navi Pillay, est ici exemplaire de la rigidité autoritaire et sécuritaire du pouvoir lorsqu’un mouvement s’en prend aux intérêts des puissants. Il faut encore souligner, puisque nous sommes à Genève, que la réponse des gouvernements québécois et canadiens à cette dénonciation a été, textuellement, la suivante : «les lois de Genève, ville où sont basées plusieurs branches de l’ONU, sont beaucoup plus sévères pour les organisateurs de manifestations. Ceux-ci doivent fournir un itinéraire aux autorités 30 jours avant l’événement. La loi d’exception prévoit un délai de huit heures. Donc, nous ne sommes pas aussi sévères que l’endroit où se trouvent les Nations unies. Nous sommes plus souples et plus permissifs.» Charest fait ici référence à la nouvelle Loi sur les manifestations dans le domaine public, adoptée en mars dernier dans ce canton. Une loi qui est effectivement sous certains aspects plus dure que la Loi 78 et qui devrait plus justement s’appelle Loi d’interdiction de manifester sur le domaine public

Ce mouvement va se poursuivre, devra prendre un nouveau souffle à la rentrée. Des discussions sont en cours pour l’élargir à de nouveaux secteurs sociaux, à des appels à une « grève sociale ». Il importe donc que notre solidarité se poursuive sous une forme ou une autre.

*****

Ainsi qu’on me l’a demandé, je voudrai dire quelques mots sur la condition des étudiant·e·s en Suisse.

La Suisse est un pays dans lequel les processus de privatisation, le caractère privé d’institutions à « vocation sociale et collective » (comme, par exemple, l’assurance maladie) a été très en avance sur nombre de pays européens. C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre l’avenir de l’éducation dans ce pays.

Il n’y a pas beaucoup de données chiffrées sur la condition des étudiants. On peut toutefois relever ceci :

1° Précurseur de la « voie Charest », le libéral Mauro Dell’Ambrogio, secrétaire d’Etat à la Formation, à la recherche et à l’innovation, et ex maire de ma Commune (Giubiasco), a lancé en décembre 2010 la proposition de frais d’inscription à l’université s’élevant à 8’000 francs par année. La Conférence suisse des directeurs cantonaux de l’instruction publique ne s’arrêterait là, un document vient d’être publié insistant sur la nécessité de hausses supplémentaires. C’est le cas récent des universités de Saint Gall, de Berne et de Zurich. Tout cela dans un pays où existe depuis des années une université dont l’entrée est fixée à 4’000 francs par an (8’000 pour les étrangers): l’Université de la Suisse italienne, au Tessin, canton d’origine de Dell’Ambrogio.

2° Selon une étude de l’OCDE de 2005, en comparaison internationale la Suisse est parmi les pays les moins bien placé pour ce qui a trait aux aides aux études. On ne compte que 14% d’étudiants titulaires de bourses aux études. En 2002, dans une autre patrie libérale comme le Royaume Uni, 0,26% du PIB était a consacré aux aides à la formation des étudiants, 0,28% l’était aux Pays-Bas et 0,2% en Allemagne. En Suisse, la même année, ce chiffre s’élève seulement à… 0,04% du PIB[2]. Si on regarde l’évolution sur la durée, on constate qu’en réalité les diverses aides aux études ont même baissé en 10 ans, passant de 25% en 1993 aux 14% que j’ai cité, cela alors même que le nombre d’étudiants a augmenté de 20%.

3° Nous sommes face à un système universitaire très sélectif, parmi les plus sélectifs des pays de l’OCDE. Au moins l’un des deux parents de plus du tiers des étudiants, 36%, possède un titre universitaire ; alors que seuls 9% des parents des étudiants ne possède pas de formation post-obligatoire. Si l’on affine ce chiffre, on compte dans les universités 42% des étudiants dont les parents ont suivi des études universitaires, contre seulement 23% dans les Hautes écoles spécialisées[3].

4° Celle sélectivité sociale élevée n’empêche pas que, selon l’Office fédéral de la statistique, environ 75% des étudiants universitaires doivent travailler à côté de leurs études[4].

5° Ajoutons à cela les coûts extraordinaires et la pénurie qui règne dans le domaine des logements (chacun·e de vous a dû connaître les files de dizaines de personnes pour visiter un appartement, les mois d’attente, le temps immense consacré à la recherche d’un logement), soit l’absence quasi totale d’une politique publique en matière de logement populaire et étudiant ; le coût des transports publics et l’on peut remarquer que l’objectif de « mobilité et de flexibilité » des étudiants fixé dans le processus de Bologne, officiellement achevé en 2010 en Suisse, ne peut être atteint que par une petite couche d’étudiants, soit qu’ils/elles aient les moyens, soit qu’ils/elles doivent cravacher pour y arriver.

6° La Déclaration de Bologne, ratifié par la Suisse en 1998, pose aussi d’autres problèmes : elle se fonde sur le critère de la formation d’un marché de l’éducation. Le « système des crédits ECTS » en constitue la traduction. Il contraint à la présence obligatoire aux cours, alloue des valeurs supérieurs à certains cours sur d’autres – ce qui encourage au désintérêt à certaines disciplines, voire même à la suppression de celles-ci –, prépare une main d’œuvre flexible pour les besoins diversifiés des entreprises et créé un système universitaire à deux niveaux. Essayez seulement, comme beaucoup le font, dont moi-même, de trouver un emploi qui permette à la foi de financer des études et de pouvoir suivre tous les « cours obligatoires » … vous savez ce que cela signifie en termes de travail supplémentaire à réaliser ou même le décalage des examens en été !

Pour conclure, je suis convaincu que dans ce contexte de crise profonde mondialisé, notre solidarité avec les mouvements qui remettent en cause le fonctionnement d’une société basée sur la réalisation des profits et l’exclusion de millions de personne des besoins les plus élémentaires est essentielle. Nous sommes ici aujourd’hui pour exprimer notre solidarité avec le mouvement québécois, mais nous pouvons le faire également pour le vaste mouvement étudiant chilien, qui n’est pas terminé, avec les peuples de nombreux pays européens qui se battent contre les mesures d’austérité, en particulier le peuple grec, contre les peuples du Moyen-Orient qui s’affrontent à des dictatures sanguinaires, en Egypte et en Syrie. Nous devrons donc poursuivre sur cette voie.

Nous devons aussi, cependant, réfléchir à combattre ici les atteintes et les attaques aux besoins de larges couches de la population, mais surtout, puisque nous sommes étudiants, contre les atteintes au droit à l’éducation dans ce pays. Cela suppose de se battre autour des thèmes suivants :

– contre la hausse des frais d’inscription à l’université ;

– contre un système de formation qui nous prépare principalement à être de la main d’œuvre flexible et précaire ;

– contre une université et une école polytechnique axées sur les besoins de grandes entreprises privées (Rolex, la pharmaceutique bâloise, les grandes banques, etc.) ; pour une université axée sur la satisfaction des besoins sociaux.

– pour une politique publique en matière de logement pour les étudiants et apprentis ;

– pour des transports publics à coût très bas pour les jeunes en formation ;

– pour un système d’aides aux études réels.

Voici quelques thèmes que nous devrions débattre entre nous, ce qui signifie agir pour défendre un vrai droit à l’éducation. Pour toutes et tous.

Je vous remercie.

Aris M., CLB, 24 juin 2012


[1] Le monde, 23 juin 2012.

[3] Boegli, Laurence et Martin Teichgräber 2005: Situation sociale des étudiant(e)s, 2005

[4] UFS, Situation socio-économique des étudiants suisses, 2010

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Une réflexion sur “La lutte des étudiant·e·s québécois·e·s et la conditions des étudiant·e·s suisses

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