Hal Draper

Socialisme en débat I – les «deux âmes du socialisme»

«Qu’est-ce que le socialisme-à-partir-d’en-bas?»

Par Hal Draper

Alors que le capitalisme est entré dans une crise profonde, que quelques ripostes – souvent dispersées – se font jour dans différents pays, il est important de remettre à l’ordre du jour une interrogation sur quelles sont les alternatives possibles d’un tel régime social et économique dont le caractère destructeur n’est plus à démontrer. A ce titre, l’article de l’activiste américain Hal Draper est une contribution utile pour engager la réflexion. Ce long article – que nous publions en série – a été écrit en 1966. Dans un contexte certes très différent du nôtre. L’intérêt de ce texte est de revenir sur différents moments et sur l’histoire du mouvement socialiste, compris dans son sens large. Dans cette étude, Hal Draper cherche à dégager la tendance, forte, qui marque – jusqu’à nos jours – les forces et partis se réclamant du socialisme, celle d’un paternalisme attribuant aux «élites éclairées», aux «gouvernements salvateurs» un rôle prédominant, pour ne pas dire décisif, dans toute transformation radicale de la société, dans une perspective de socialisme à-venir.

L’oubli de l’histoire des courants émancipateurs empêche de se situer et conduit souvent à conclure à la nouveauté de débats qui sont forts anciens. C’est aussi l’intérêt de ce texte que de nous rappeler certains débats et de nous introduire à une histoire des «deux socialisme»… Nous espérons que cela sera bénéfique pour nos lecteurs. Bien entendu, ce texte ne suffit pas à couvrir l’ensemble des questions et des débats!

Ainsi, le critère de démarcation choisi par Hal Draper – socialisme-à-partir-d’en-bas contre socialisme-à-partir-d’en-haut – trace des continuités ou des similitudes qui, parfois, échappent au contexte socio-politique, aux rapports de force internationaux entre classes et Etats. Cette approche peut aussi avoir l’inconvénient d’évacuer des interrogations en termes de stratégie politique et de programme. C’est un sujet de débat aujourd’hui, période où semblent s’articuler, d’un côté, la réaffirmation de forces anticapitalistes (encore marginales) et, de l’autre côté, un mouvement social dans lequel ces dernières trouveraient des éléments programmatiques leur faisant défaut. Les formes sociales, politiques et institutionnelles possibles d’une crise aiguë des sociétés capitalistes avancées restent à être réfléchies, au même titre que les perspectives d’appropriation sociale, d’émergence de nouvelles institutions démocratiques, de droits et pouvoir collectif-démocratique, et d’autonomie individuelle.

Un mot sur l’auteur, Hal Draper (1914-1990) était un socialiste révolutionnaire qui vécut aux Etats-Unis. Après s’être engagé dans les jeunesses socialistes, il rejoint le mouvement marxiste-révolutionnaire américain. Au cours du débat qui traversa ce mouvement dans les années 30, Draper prit position en faveur de ceux (entre autres Max Shachtman) qui caractérisaient l’URSS comme relevant d’un système oppresseur et exploiteur qualifié de collectivisme bureaucratique. Il est également l’auteur d’une série de cinq ouvrages publiés sous le titre Karl Marx’s Theory of Revolution (Monthly Review Press).

La traduction de cet article a paru en série dans la revue A l’encontre en 2002 et 2003, les notes explicatives et les incises ont également été réalisées par cette revue – devenue depuis le site http://www.alencontre.org dont le CLB est solidaire. (Cercle la brèche)


L’ actuelle crise du socialisme est une crise du sens du socialisme.
Pour la première fois dans l’histoire du monde [ce texte est écrit en 1966 – ndt], il est possible qu’une majorité de ses habitants se déclare «socialiste» dans un sens ou dans un autre. Mais, simultanément, il n’a jamais existé un moment historique au cours duquel cette étiquette a eu aussi peu de caractère informatif. L’élément le plus proche d’un contenu commun aux divers «socialismes» est une négation: l’anticapitalisme. En ce qui concerne la dimension positive, la variété des idées incompatibles et en conflit qui s’autodéfinissent elles-mêmes comme socialistes est plus ample que l’éventail des idées au sein du monde bourgeois.

Y compris l’anticapitalisme est de moins en moins un élément commun. A l’extrême de l’arc-en-ciel «socialiste», quelques partis socio-démocrates ont quasi éliminé de leur programme toute revendication spécifique socialiste, s’engageant à maintenir l’entreprise privée partout où cela est possible. En ce domaine, l’exemple le plus marquant est représenté par la social-démocratie allemande. «En tant qu’idée, philosophie et mouvement social, le socialisme en Allemagne n’est pas, depuis déjà fort longtemps, représenté par un parti politique», voilà ce que résume fort bien Douglas Alan Chalmers dans son récent livre, The Social Democratic Party of Germany(Yale Univ. Press, 1964). Ces partis socio-démocrates ont redonné une définition du socialisme à partir de sa non-existence [en effet, depuis le congrès de Bad Gödesberg, en novembre 1959, la social-démocratie allemande a qualifié de socialiste l’aboutissement de l’évolution «naturelle» du capitalisme, sous la forme de l’«économie mixte», c’est-à-dire d’un système d’économie de marché, de propriété privée intégrant un certain degré d’intervention étatique aux plans de quelques secteurs productifs ainsi que des services publics et d’une sécurité sociale étendue – ndt]; ce faisant, ils formalisaient seulement une tendance à l’œuvre pratiquement dans toute la social-démocratie réformiste. Dès lors, comment peut-on définir ces partis comme «socialistes»?

A l’autre extrême de l’éventail, à l’échelle internationale, existaient les Etats communistes dont l’affirmation d’être socialistes reposait aussi sur une négation: l’abolition du système capitaliste du profit privatisé et le fait que la classe dominante ne soit pas constituée de propriétaires privés. Toutefois, envisager sous l’angle positif ce système socio-économique, qui avait remplacé le capitalisme, n’aurait pas été reconnu comme socialiste par Marx. L’Etat était propriétaire des moyens de production, mais la question restait: qui «possède» l’Etat? Certainement pas la masse des travailleurs qui sont exploités, assujettis et coupés de tout levier de contrôle au plan social et politique. Une nouvelle classe domine, les patrons bureaucratiques. Elle règne sur un système collectiviste: le collectivisme bureaucratique. A moins que l’étatisation soit mécaniquement assimilée au «socialisme», dans quel sens ces sociétés peuvent-elles être «socialistes»?

Le lien entre social-démocratie et stalinisme

Il faut donc revenir à la source. Les pages qui suivent se proposent d’éclaircir, au plan historique, le sens du socialisme; et cela sous un angle nouveau. Il y a toujours eu différentes «sortes de socialisme» et, de façon traditionnelle, elles ont été classifiées de façon discriminatoire entre réformistes ou révolutionnaires, pacifiques ou violentes, démocratiques ou autoritaires, etc. De telles divisions existent. Néanmoins, la division sous-jacente s’ancre dans quelque chose de différent. Au travers de l’histoire des mouvements et des idées socialistes, la ligne de clivage fondamentale passe entre le socialisme à partir d’en haut et le socialisme à partir d’en bas.

Ce qui unifie des formes fort différentes du socialisme à partir d’en haut réside dans la conception que le socialisme – ou un fac-similé plus ou moins raisonnable de cela – doit être octroyé aux masses reconnaissantes, sous une forme ou une autre, par une élite dirigeante qui, dans les faits, n’est en aucune mesure sujette à leur contrôle.

Le coeur du socialisme à partir d’en bas réside dans l’entendement que le socialisme ne peut être réalisé qu’au travers de l’auto-émancipation des masses [terme à interpréter au sens des différents secteurs du salariat et de ses alliés – ndt] s’affairant dans le cours d’un mouvement, dans la perspective de conquérir la liberté de leurs propres mains, mobilisées «à partir d’en bas» dans un combat visant à prendre en charge leur propre

Meeting de fondation de la Ière Internationale (Londres, 1864)

destinée; et cela comme acteur (et non simplement comme sujet passif) agissant sur la scène de l’histoire. «L’émancipation des classes laborieuses doit être conquise par les classes laborieuses elles-mêmes»1: voilà la première phrase des statuts écrits pour la Première Internationale par Marx. Et cela constitue le principe fondateur de l’ensemble de son œuvre.

C’est la conception du socialisme à partir d’en haut qui explique l’acceptation de la dictature communiste comme une forme de socialisme. C’est la vision du socialisme à partir d’en haut qui concentre toute l’attention de la social-démocratie sur les superstructures parlementaires de la société capitaliste et sur la manipulation des sommets dirigeants de l’économie. Et, dès lors, qui rend cette social-démocratie hostile aux actions des masses venant d’en bas. C’est le socialisme à partir d’en haut qui constitue la tradition dominante dans le développement du socialisme. Je vous prie de remarquer que cela n’est pas particulier au socialisme. Au contraire, l’aspiration à une émancipation venant d’en haut est un principe qui sans cesse s’est diffusé au cours des siècles d’existence d’une société de classes et d’une oppression politique. C’est en effet la promesse permanente articulée par chaque pouvoir dominant afin que le peuple dirige son regard vers le haut en espérant une protection en lieu et place de se libérer lui-même d’un besoin externe de protection. Le peuple déposait sa confiance dans les mains des rois pour corriger les injustices commises par les seigneurs; et il faisait confiance au Messie pour abattre la tyrannie des rois. Au lieu de s’engager dans la voie audacieuse de l’action de masse à partir d’en bas, l’idée règne qu’il est toujours plus sûr et plus prudent de trouver un «bon responsable», un «bon guide», qui fera le Bien du Peuple.

Le modèle de l’émancipation à partir d’en haut a ses origines dans l’histoire de la civilisation et devait aussi émerger dans le socialisme. Ce n’est que dans le contexte d’un mouvement socialiste moderne que la libération à partir d’en bas pourrait devenir une aspiration réaliste. Au sein du socialisme, cette aspiration commence à émerger, mais seulement par intermittence et comme des tentatives qui éclosent. L’histoire du socialisme peut être lue comme un effort continu, mais pour l’heure largement sans succès, de se libérer de la vieille tradition, cette tradition d’une émancipation par en haut. C’est avec la conviction que la crise présente du socialisme n’est compréhensible qu’en partant de cette «Grande Division» dans la tradition socialiste que nous examinerons quelques exemples des deux âmes du socialisme.

Karl Kautsky [1854-1938], le théoricien de relief de la IIe Internationale, commençait son livre sur Thomas More [saint Thomas More, chancelier d’Angleterre, 1478-1535, auteur de l’Utopie en 1516] avec l’observation selon laquelle les deux grandes figures qui marquent le début de l’histoire du socialisme2 sont Thomas More et Thomas Münzer [1489-1525, il prit la tête des révoltes paysannes ; voir à ce sujet Ernst Bloch, Thomas Münzer, Ed. Les Prairies ordinaires, 2012]. Tous les deux «poursuivaient la longue lignée des socialistes allant de Lycurgue [législateur mythique de Sparte, IXe siècle avant J.-C., dont Plutarque parle dans les Vies parallèles, Ed. Gallimard 2001] à Pythagore [philosophe, mathématicien, VI-Ve siècle avant J.-C.] en passant par Platon, les frères Gracchus [Tiberius et Caius Gracchus, IIe siècle avant J.-C.], Catilina [homme politique romain, Ier siècle avant J.-C.] et le Christ». Cette liste des «premiers socialistes» est vraiment impressionnante, d’autant plus si l’on considère que Kautsky devait certainement être capable de reconnaître un socialiste lorsqu’il en rencontrait un. Mais ce qui est plus fascinant, pour ce qui a trait à cette énumération, c’est la façon dont elle se sépare en deux groupes assez différents, sous le feu d’un examen plus précis.

La vie de Lycurgue par Plutarque a conduit les premiers socialistes à en faire le fondateur du «communisme de Sparte». Voilà la raison pour laquelle Kautsky l’inclut dans sa liste. Toutefois, comme Plutarque le décrivait, le système en vigueur à Sparte reposait sur une répartition égale de la terre, mais sous propriété privée. Ce n’était en aucune mesure un ordre «socialiste». Le sentiment «collectiviste» que l’on pouvait retirer de cette description du régime de Sparte provenait d’une autre source très éloignée: le propre mode de vie de la classe dominante spartiate, structuré comme une garnison permanente et disciplinée, en état de siège continu. A cela il faut ajouter le régime de terreur imposé aux ilotes [esclaves d’Etat]. Je ne vois pas comment un socialiste moderne peut scruter le régime de Lycurgue sans avoir le sentiment qu’il prend connaissance non pas d’un ancêtre du socialisme, mais d’un précurseur du fascisme. Il y a une certaine différence! Mais comment fut-il possible que ce phénomène n’a pas eu d’effet sur un des théoriciens les plus renommés de la social-démocratie, Kautsky ?

Pythagore a fondé un ordre élitaire qui agissait comme bras armé de l’aristocratie foncière contre le mouvement plébéien et démocratique. Lui et son parti ont finalement été renversés et expulsés par un soulèvement populaire révolutionnaire. Dès lors Kautsky semble être du mauvais côté de la barricade. En outre l’ordre pythagoricien reposait sur un système autoritaire et très réglementé. Malgré tout, Kautsky considéra Pythagore comme un annonciateur du socialisme, parce qu’il croyait que les personnes organisées par Pythagore pratiquaient un modèle de consommation communaliste [«partageur»]. Même si cela avait été vrai (Kautsky découvrit plus tard que ce n’était pas le cas), l’ordre social et économique pythagoricien aurait été tout autant communiste que l’est un quelconque monastère.

Nous pouvons relever dans la liste de Kautsky un second précurseur du totalitarisme 3. Il s’agit de Platon avec son ouvrage fort connu La République. Le seul élément de «communisme» dans cet Etat idéal réside dans le précepte d’une consommation monastique et communautaire pour une petite élite de «Gardiens» qui constitue une bureaucratie et une armée. Cependant, le système social environnant est marqué par la structure de la propriété privée et non pas par celle d’une appropriation socialisée. Et, ici à nouveau, le modèle d’Etat de Platon est fait d’un gouvernement aux mains d’une élite aristocratique. L’argument de Platon insiste sur une donnée: la démocratie inévitablement implique la dégradation et la ruine de la société. En fait, l’objectif politique de Platon était la réhabilitation et la purification de l’aristocratie dominante afin de combattre la poussée démocratique. Le qualifier d’ancêtre du socialisme sous-tend une conception du socialisme qui rend hors de propos tout contrôle démocratique.

Sur l’autre versant, Catilina et les frères Gracchus n’ont pas de dimension collectiviste. Leurs noms sont associés avec des mouvements de masse traduisant une rébellion populaire démocratique contre l’establishment. Ils n’étaient pas socialistes, certainement. Néanmoins, ils étaient du côté populaire de la lutte de classes dans le monde antique, du côté du mouvement populaire venant d’en bas. Or, il semble que tous relèvent de la même catégorie pour le théoricien social-démocrate [Karl Kautsky].

Ici, dans la préhistoire du sujet que nous traitons, il existait deux types de figures historiques toutes apprêtées pour être placées dans le panthéon du mouvement socialiste.

Il y avait des figures historiques avec un soupçon de (prétendu) collectivisme qui étaient en réalité des élitistes complets, autoritaristes et anti-démocrates. Il y avait des figures sans aucune caractéristique collectiviste, mais qui étaient associées avec les combats de classe démocratiques. Il existe donc une tendance collectiviste sans démocratie. Et il existe une tendance démocratique sans collectivisme. Personne, alors, ne fusionne ces deux courants.

Thomas Münzer, contemporain de Luther et inspirateur de la Guerre des paysans (1525)

Ce n’est qu’avec Thomas Münzer, le dirigeant de l’aile gauche de la Réforme allemande, que l’on trouve une première manifestation d’une telle convergence des deux courants. C’est-à-dire, un mouvement social avec des idées de type communiste (celles de Münzer) qui était de même profondément engagé dans un intense combat populaire démocratique venant d’en bas. En opposition à ce courant, on peut citer Sir Thomas More. Le fossé entre ces deux contemporains nous conduit au cœur de notre sujet. L’utopie de More dessine une société pleinement enrégimentée, qui évoque plus 1984 [référence au livre de George Orwell: 1984] que la perspective d’une démocratie socialiste. C’est une approche élitiste de part en part, y compris de type esclavagiste, un typique socialisme imposé par le haut. Il n’est pas surprenant que, parmi ces deux «ancêtres socialistes», qui se situent au seuil du monde moderne, l’un (Thomas More) exécrait l’autre (Thomas Münzer), et a soutenu les bourreaux qui lui ont donné la mort, à lui et à son mouvement [Münzer a été exécuté en 1525 par les princes à Frankenhausen].

Les premiers socialistes modernes

Le socialisme moderne est né au milieu du XIXe siècle. Plus exactement, il prend racine entre la Grande Révolution française et les Révolutions de 1848 [en Europe: France, Allemagne, Suisse, etc.].

Il émerge donc dans le contexte d’une démocratie moderne, mais les deux [socialisme et démocratie] ne sont pas nés attachés l’un à l’autre comme des frères siamois. Ils ont voyagé, tout d’abord, en empruntant chacun leur voie. Quand ces deux voies se sont-elles recoupées pour la première fois ?

Des décombres de la Révolution française ont surgi deux types de socialisme. Nous analyserons trois de leurs figures les plus importantes à partir de l’éclairage qu’impose notre interrogation initiale [la césure entre socialisme à partir d’en bas et socialisme à partir d’en haut].

Babeuf [François Noël, dit Gracchus Babeuf, 1760-1797]. Le premier mouvement socialiste moderne a été dirigé, au cours de la dernière phase  de la Révolution française, par Babeuf (la «Conspiration des Egaux»): il était conçu comme une suite du jacobinisme révolutionnaire [par référence aux Jacobins, club politique dont Robespierre fut la figure de relief entre 1792 et 1794]. Il lui ajoute un objectif social plus cohérent: une société communiste égalitaire. C’est la première fois au cours de l’époque moderne que l’idée du socialisme est intriquée avec celle d’un mouvement populaire. Une combinaison qui ne durera pas.

Babeuf

Cette combinaison pose immédiatement une question cruciale: quelle est, dans chaque cas, la relation concrète, et celle intrinsèquement conçue, entre l’idée socialiste et celle de mouvement populaire ? Cela constituera l’interrogation centrale pour le socialisme au cours des deux cents ans qui suivront.

Le mouvement de masse populaire a échoué, du moins tel que le concevaient les babouvistes [les partisans de Babeuf]. Les couches populaires semblaient avoir tourné le dos à la révolution, mais elles souffraient toujours ; elles avaient toujours besoin du communisme.

Cela, nous [les babouvistes] le savons. La volonté révolutionnaire du peuple a été battue par une conspiration de droite, dès lors, ce dont nous avons besoin, c’est d’une conjuration de gauche, afin de re-créer un mouvement populaire qui rende efficiente la volonté révolutionnaire. Dès lors, il est nécessaire, pour nous, de nous emparer du pouvoir en leur nom [au nom du peuple], afin d’élever le peuple jusqu’à ce niveau. Il en découle la nécessité d’une dictature temporaire qui admet ouvertement être celle d’une minorité, mais ce sera une «Dictature Educative», visant à créer les conditions qui vont rendre possible le contrôle démocratique dans le futur (dans ce sens, nous sommes des démocrates).

Ce ne sera pas une dictature du peuple, comme le sera la Commune, et même pas du prolétariat. C’est franchement une dictature sur le peuple – avec de très bonnes intentions.

Pour l’essentiel des cinquante années futures, la conception d’une «Dictature Educative» sur le peuple reste le programme de la gauche révolutionnaire, cela au travers des trois B: de Babeuf à Buonarotti [Filippo Buonarotti, né à Pise en 1761, mort à Paris en 1837, disciple de Babeuf, auteur de La conspiration pour l’égalité dite de Babeuf], puis à Blanqui [Louis Auguste Blanqui, 1805-1880]. Et, avec Bakounine [1814-1876], s’y est ajouté le verbiage anarchiste. Le nouvel ordre sera offert au peuple souffrant par des cercles révolutionnaires. Ce socialisme à partir d’en haut est la première forme primitive du socialisme révolutionnaire. Mais il y a encore aujourd’hui des admirateurs de Castro et de Mao qui pensent qu’il est le dernier mot du révolutionnarisme.

Saint-Simon [1760-1825, Claude Henri de Rouvray, comte de Saint-Simon]. Emergeant de la période révolutionnaire, un esprit brillant, Saint-Simon, s’engagea sur une voie totalement différente. Saint-Simon était sous l’emprise d’une répulsion pour la révolution, le désordre, les émeutes. Ce qui le fascinait résidait dans les potentialités de l’industrie et de la science. Sa vision n’avait rien à voir avec quelque chose ressemblant à l’égalité, à la justice, à la liberté, aux droits des êtres humains ou à des passions apparentées.

Il recherchait seulement la modernisation, l’industrialisation, la planification, tout cela séparé des considérations précitées. L’industrialisation planifiée était la clé d’un nouveau monde. Et il allait de soi que les personnes aptes à conduire à bien ce projet étaient les oligarchies financières et les hommes d’affaires, les scientifiques, les techniciens et les gestionnaires. Lorsqu’il ne faisait pas appel à eux, il réclamait Napoléon ou son successeur, Louis XVIII, afin qu’ils mettent en œuvre de tels schèmes pour une dictature royaliste.

Ces schèmes variaient, mais tous étaient absolument autoritaires, se déroulant de manière planifiée jusqu’à la dernière consigne. Saint-Simon était un raciste systématique et un militant impérialiste. Il était un ennemi furibond de toute idée d’égalité et de liberté qu’il haïssait comme étant un sous-produit de la Révolution française.

Ce ne fut qu’au cours de la dernière phase de sa vie (1825) que – déçu par les réactions des élites naturelles face à l’accomplissement de leur devoir et face aux modalités avec lesquels s’imposait la nouvelle oligarchie modernisante – Saint-Simon opéra un tournant et fit appel aux travailleurs des derniers rangs.

Le «Nouveau Christianisme» [la «physiologie sociale» de Saint-Simon débouche sur le message d’un «nouveau christianisme», titre utilisé pour une sélection de ses textes, publiés en anglais en 1825] serait un mouvement populaire. Mais son rôle consisterait simplement à convaincre le pouvoir en place de tenir compte des conseils des planificateurs saint-simoniens. Les travailleurs devraient s’organiser afin de faire pression [pétitionner, protester] pour demander aux capitalistes et aux patrons managers de s’emparer du pouvoir des «classes oisives».

Quelle était sa conception de la relation entre la Société Planifiée et le mouvement populaire ? Le peuple, le mouvement pourrait être utile comme une batterie de tambours commandée par quelqu’un [Saint-Simon ou un de ses pairs]. En dernière instance, l’idée de Saint-Simon était un mouvement venant d’en bas pour mettre en place un Socialisme venant d’en haut. Mais le pouvoir et le contrôle doivent rester là où ils ont toujours demeuré: en haut.

Les Utopistes. Un troisième type de socialisme, qui a surgi au cours des générations post-révolutionnaires, fut celui des socialistes utopiques, au sens propre du terme: Robert Owen [1771-1858, manufacturier ; ses idées ont imprégné le mouvement chartiste], Charles Fourier [1772-1837], Etienne Cabet [1788-1856, en exil en Grande-Bretagne, il fut influencé par Owen; il est l’auteur de Voyages en Icarie, 1840, et Colonie icarienne aux Etats-Unis d’Amérique, 1856], etc.

Ces socialistes utopistes établirent les plans d’une colonie communaliste idéale, conçue dans ses plus petits détails par le cerveau du Dirigeant, colonie qui devra être financée grâce à un riche philanthrope placé sous l’aile du Pouvoir Bienveillant.

Robert Owen

Owen (sous beaucoup de traits le plus sympathique de cet ensemble) était aussi catégorique que chacun d’entre eux: «Ce grand changement… doit être et sera accompli par le riche et le puissant. Il n’y a aucun autre parti pour le faire. C’est une perte de temps, de talents et de moyens financiers pour le pauvre que de combattre, dans l’opposition, le riche et le puissant.» Naturellement, il était contre «la haine de classe», la lutte de classe. Parmi tous ceux qui croyaient en ces idées, peu ont écrit aussi nettement que le but de ce «socialisme» est «de gouverner ou de traiter toute société comme les médecins les plus accomplis gouvernent et traitent leurs patients dans les meilleurs hôpitaux faits pour les déments», avec «tolérance et gentillesse». Tout cela est accompli en faveur de ces infortunés qui sont «devenus tels à cause de l’irrationalité et de l’injustice produites par l’actuel et si délirant système sociétal».

La société de Cabet prévoyait des élections, mais il n’y aurait pas de libres discussions. Et une presse contrôlée, un endoctrinement systématique et une uniformité produit d’un embrigadement complet occupaient une place privilégiée dans son ordonnance [médicale].

Pour ces utopistes socialistes, quelle était la relation entre les idées socialistes et le mouvement populaire ? Ce dernier était un troupeau [une foule] dont s’occupait un bon berger. Il ne faut pas penser que le socialisme venant d’en haut implique nécessairement des intentions cruellement despotiques.

Cette dimension du socialisme venant d’en haut est loin d’avoir disparu. Au contraire, un écrivain aussi moderne que Martin Buber [philosophe juif, né à Vienne en 1878, décédé en 1975 à Jérusalem], dans son ouvrage Paths in Utopia [«Sentiers dans l’utopie», publié en anglais en 1946], peut réussir la remarquable prouesse de traiter des grands utopistes comme s’ils étaient de grands démocrates et «libertaires».

Ce mythe est assez répandu et il met le doigt, une fois de plus, sur l’extraordinaire insensibilité des écrivains et historiens socialistes face aux conceptions fortement enracinées du socialisme à partir d’en haut qui recouvrent une part dominante des deux âmes du socialisme. (A suivre)

Notes

1. La traduction française traditionnelle est la suivante: «Considérant que l’émancipation de la classe ouvrière doit être l’úuvre des travailleurs eux-mêmes; que la lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière n’est pas une lutte pour des privilèges et des monopoles de classe, mais pour l’établissement des droits et devoirs égaux et pour l’abolition de toute domination de classe…», «Statuts provisoires de l’Association Internationale des Travailleurs» (AIT), in Le Conseil Général de la Première Internationale 1864-1866, Editions du Progrès, 1972. Ces statuts, rédigés par Marx, seront adoptés par le Conseil central de l’AIT le 1er novembre 1864.

2. Kautsky a publié un ouvrage en deux volumes intitulé Forläufer des neueren Sozialismus en 1895.

3. Voir sur le thème du totalitarisme l’ouvrage édité par Enzo Traverso, Le Totalitarisme, Le Seuil, Poche janvier 2001.

 
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