Education et formation/Québec

Québec: pour que dure la lutte et l’espoir – à propos de la tournée de Katherine Ruault (la CLASSE) en Suisse

Katherine Ruault à Fribourg (25 octobre 2012)

Entre le 23 et le 26 octobre derniers, le Cercle la brèche a organisé une tournée à Genève, Lausanne, Fribourg et Berne sur le thème de Quelles suites au printemps érable? En d’autres termes, sur le mouvement étudiant qui s’est déroulé au Québec entre le 13 février et septembre 2012. Katherine Ruault, secrétaire de coordination de la CLASSE (Coalition large de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante) et membre de son Comité femmes, a parlé devant un total d’une centaine d’étudiant·e·s de Suisse.

Les origines de ce mouvement extraordinaire (voir, pour un aperçu, la vidéo sur ce blog) et son évolution ont été présentées aux participant·e·s. Une longue préparation en amont a été nécessaire. Ce mouvement s’inscrivait également, en outre, dans une suite de luttes étudiantes qui se sont déroulées au cours des dernières années.

Toutefois, Katherine a indiqué que deux éléments ont été indispensables: une perspective et un but. La première, qui constitue la revendication phare de l’ASSE, portée depuis sa fondation en 2001, est celle de la gratuité scolaire et des moyens de la mettre en œuvre. Le but: le blocage de la hausse des frais de scolarité. Une campagne constante, labourant les lieux de formations, a finalement portés ses fruits. L’ampleur du mouvement n’était toutefois pas prévisible à ses débuts. Celle-ci a obligé les autres fédérations d’étudiant·e·s, plus portées sur la collaboration avec les instances universitaires et le gouvernement, à présenter un front uni dans la lutte, aux côtés de la CLASSE.

La répression exercée tout au long du mouvement par le gouvernement (plus de 3500 personnes ont été arrêtées), culminant dans son projet de loi 78 (devenu loi 12) – voir nos articles à ce propos sur ce blog – a été condamnée activement par différents secteurs de la société, dont des juristes, qui se sont joints aux manifestations. Au sommet de cette lutte, la CLASSE a lancé un débat sur la grève sociale. En indiquant que des mesures semblables à celles qui affectent les conditions d’existence et d’études des étudiant·e·s touchaient de nombreux secteurs de la société – des soins aux projets miniers et pétroliers du gouvernement en passant par de nombreuses mesures néolibérales – la nécessité de ripostes coordonnées a été mise en avant. Si cette démarche n’a pas abouti, il n’en demeure pas moins que le mouvement à laissé des traces dans la société et permis de rompre avec la «naturalité» dont les puissants entourent toujours ce type de mesures.

L’échec de la tentative d’essoufflement du mouvement menée par le gouvernement – empétré, en outre, dans de vastes affaires de corruptions – l’a obligé à provoquer des élections anticipées, qui se sont tenues le 4 septembre. Le Parti libéral a, à cette occasion, perdu de peu les élections au profit du Parti québécois (PQ). Celui-ci a rapidement rapporté certaines dispositions de la loi 12 et gelé les hausses des frais de scolarité. Il s’agit là d’une claire victoire du mouvement, et de lui seul. C’est là un point, en ces temps d’austérité généralisée, qui mérite d’être souligné. Conscient des pratiques passées du PQ lorsqu’il était au pouvoir – l’actuelle première ministre, Pauline Maurois, a, par exemple, été ministre de l’éducation dans le passé et a fait passer des hausses des frais de scolarité –, la CLASSE a fait campagne pour l’abstention sous le slogan nos rêves sont plus grands que les urnes. Il n’est d’ailleurs pas surprenant qu’aussitôt que la victoire du PQ a été prononcée, les fédérations étudiantes modérées ont déclaré que le mouvement était terminé. Dans le même sens, l’élection du dirigeant de l’un de ces fédérations étudiantes comme député du PQ correspond aux stratégies habituelles de cooptation menées par le pouvoir. La CLASSE reste vigilante pour assurer les acquis de ce mouvement et poursuit sa campagne en faveur de la gratuité scolaire. La situation sociale et politique au Québec est donc une question à suivre. Le maintien de la répression et les tentatives de criminalisation du mouvement sont des éléments contre lesquels une solidarité internationales est nécessaire. La condamnation de Gabriel Nadeau-Dubois, ancien co-porte-parole de la CLASSE et figure du movuement, pour «outrage à tribunal» car ayant appelé à désobéir à la loi 12 est à cet égard significative.

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Au-delà de ces développements, Katherine a insisté sur deux aspects particuliers. Tout d’abord l’importance de liens internationaux. C’était non seulement le sens de sa venue en Suisse, qui a permit de discuter de la situation des étudiant·e·s dans ce pays, mais aussi du maintien de relations avec des associations et des mouvements étudiants à travers le monde, au Brésil, au Chili, aux Etats-Unis et ailleurs. Enfin, l’implication spéficique des femmes a été soulignée et illustrée. Qu’il s’agisse des conséquences particulières sur les femmes de l’endettement consécutif aux hausses, qui les obligent, en raison des inégalités salariales, à travailler plus longtemps pour rembourser ces prêts ou des effets des inégalités hommes-femmes autant dans le domaine des études que dans la société en général a fait l’objet d’activités et de débats tout au long du mouvement, au sein duquel des espaces propres ont été aménagés et une attention particulière à une représentation égale dans les instances, comme le porte-parolat, a été constante.

Dans les jours à venir nous transcrirons et publierons son intervention.

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Nous estimons, ainsi que les questions et les discussions qui ont suivi les présentations l’ont indiqué, que des enseignements et des réflexions peuvent en être tiré en relation avec nos propres besoins. Ainsi, autant le nouveau projet de loi sur l’Université à Fribourg que la limitation à 15 heures maximimum de travail pour les étudiants titulaires de permis B à Genève ont révélé des aspects qui nécessitent une intervention propre des étudiant·e·s. Ces mesures spécifiques interviennent toutefois dans un cadre global qu’il s’agit de comprendre et de mettre activement en discussion et en question.

Les difficultés ne doivent toutefois pas être sous-estimées:

  •  une activité unifiée contre les tendances à l’œuvre dans le domaine de la formation supérieur en Suisse est complexe en raison de la mise en œuvre progressive, sur une base cantonale, de mesures certes semblables mais aux temporalités différenciées;

 

  • les organisations qui sont largement identifiées comme oeuvrant à la défense des étudiant·e·s jouent en réalité un rôle actif dans la mise en œuvre de ses mesures. Que l’on mentionne seulement le positionnement programmatique du Parti socialiste dans le domaine de la formation qui la voit comme nécessaire au «développement d’un pays sans matières premières» en se contentant d’appeler à injecter plus de «moyens» en lieu et place de revendiquer un droit à l’éducation pour toutes et tous   (y compris pour les études supérieures) ou, surtout, par son rôle actif dans l’élaborations des nouvelles lois tant à Genève qu’à Fribourg, pour ne mentionner que deux exemples. Ce constat s’étend également, hélas, à certaines associations étudiantes;

 

  • l’hégémonie idéologique des grandes entreprises et de la droite dans le domaine de la formation est incontestable. Une réflexion et une élaboration alternatives sont indispensables. Celles-ci doivent porter sur les moyens de mettre en œuvre ce «droit à l’éducation», à une contestation de la nécessité de la hausse de la «participation» des étudiant·e·s aux frais d’études ainsi qu’à la relation entre entreprises privées et recherches.

Tout cela dans un pays qui, c’est le moins que l’on puisse dire, n’est pas marqué par une culture de lutte et de contestation des injustices, avec les institutions et les organisations qui les accompagnent. Pour des raisons historiques, en effet, la Suisse est l’un des pays les plus dépolitisés d’Europe. Le règne d’un prétendu «consensus» et des «consultations» a fini par effacer jusqu’à l’idée qu’il était possible et indispensable de participer à la définition des droits qui sont les nôtres. En d’autres termes, comprendre que nous pouvons être des sujets actifs en relation avec tout ce qui nous affecte dans notre quotidien d’étudiant·e·s: transports, logements, système de bourse, contenus des enseignements, rapport entre recherches et besoins sociaux, etc. est aujourd’hui indispensable. En réalité, bien loin du système des partis et des institutions qui représentent, de fait, de moins en moins les besoins de l’immense majorité, c’est cela qui relève de la politique au sens noble et plein du terme.

C’est un chemin difficile, mais, à sa mesure, c’est celui que le Cercle la brèche a décidé d’emprunter. Nous espérons pouvoir nous y engager avec d’autres.

Lausanne, Fribourg, Genève le 1er novembre 2012

 Site de la CLASSE : http://www.bloquonslahausse.com

Site de l’ASSE : http://www.asse-solidarite.qc.ca

Dernier n° du journal de l’ASSE, Ultimatum :

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