Hal Draper

Socialisme en débat (V)

Six variantes du socialisme-à-partir-d’en-haut

Nous publions la dernière partie du long article de Hal Draper, «les deux âmes du socialisme». Les parties antérieures se trouvent sur ce blog aux dates des 10, 15 et 22 octobre ainsi que du 2 novembre).

Par Hal Draper

Nous avons vu qu’il y a plusieurs variétés différentes ou courants distincts qui traversent le socialisme-à-partir-d’en-haut. Ils sont habituellement mêlés, mais séparons-en quelques-uns des principaux aspects pour les examiner de plus près.

1. Le philanthropisme. Le socialisme (ou la «liberté», ou ce que vous voudrez) sera accordé, par pure bonté d’âme, depuis en haut, pour faire le bien du peuple, par les riches et les puissants. Comme l’écrit le Manifeste communiste en pensant à Richard Owen: «Le prolétariat n’existe pour eux qu’en tant que la classe qui souffre le plus.» Dans leur gratitude, les pauvres opprimés doivent surtout éviter de devenir remuants et s’abstenir de toute ineptie à propos de la lutte de classes ou encore de l’auto-émancipation. Ce courant peut être considéré comme un cas particulier de l’élitisme.

2. L’élitisme.Nous avons déjà mentionné plusieurs exemples de cette conviction [opinion assurée] que le socialisme est l’affaire d’une minorité dirigeante, non capitaliste par nature et dès lors certifiée pure et qui impose sa propre domination soit temporairement (seulement pour une période historique), soit même pour toujours. Dans les deux cas, cette nouvelle classe dominante envisagera probablement son rôle comme devant être l’exercice d’une dictature éducative sur les masses, évidemment pour leur plus grand bien. Cette dictature sera exercée par un parti d’élite qui supprimera tout contrôle à partir d’en bas, ou par des despotes bienveillants ou par des chefs-rédempteurs de tout genre, ou par les «surhommes» de George Bernard Shaw 1, par quelques manipulateurs eugénistes, par les gérants «anarchistes» de Proudhon [1809-1865] ou les technocrates de Saint-Simon [1760-1825]. Ou encore par leurs équivalents plus contemporains qui se parent de termes à la mode et de faux-semblants verbaux salués comme étant des théories sociales rénovées à opposer au «marxisme du XIXe siècle».

D’autre part, les partisans révolutionnaires-démocratiques du socialisme-à-partir-d’en-bas, eux aussi, n’ont sans été qu’une minorité. Mais comme nous l’avons vu dans le cas de Eugene Debs 2, la différence entre l’approche élitiste et celle de «l’avant-garde» est tout à fait cruciale. Pour Debs, comme pour Marx et Rosa Luxemburg, la fonction de l’avant-garde révolutionnaire est d’impulser la majorité des masses populaires à se rendre capables de prendre le pouvoir à leur propre compte, au moyen de leurs propres luttes. Il n’est pas question de nier l’importance décisive des minorités, mais d’établir un rapport différent entre la minorité avancée et les masses plus arriérées.

3. Le planisme.Ses termes-clés en sont: l’efficience, l’ordre, la planification, le système et l’enrégimentement. Le socialisme est réduit à une ingénierie sociale mise en oeuvre par un pouvoir régissant la société. Ici, à nouveau, il ne s’agit pas de nier que le socialisme effectif exige une planification d’ensemble (ni que l’efficience et l’ordre sont de bonnes choses). Mais la réduction du socialisme à la production planifiée relève d’une problématique tout à fait différente. Au même titre, la véritable démocratie nécessite le droit de vote, mais la réduction de la démocratie au droit de voter de temps en temps en fait une imposture.

En réalité, il serait important de démontrer que la séparation de la planification d’un véritable contrôle à partir d’en bas aboutit à en faire une parodie de planification. En effet, les sociétés industrielles actuelles étant immensément complexes, elles ne peuvent pas être effectivement planifiées par les oukases d’un comité central tout-puissant, qui inhibent et terrorisent le libre jeu de l’initiative et des corrections venant d’en bas. C’est exactement là que réside la principale contradiction du nouveau type de système social exploiteur que représente le collectivisme bureaucratique soviétique. Mais nous ne pouvons pas plus développer ce thème ici.

La substitution du socialisme par le planisme a une histoire déjà longue, indépendamment de son incarnation dans le mythe soviétique, qui tire un signe d’égalité entre étatisation et socialisme. Cet élément de doctrine avait déjà été initialement systématisé, comme nous l’avons vu, par le réformisme social-démocrate ; en particulier par Bernstein et les Fabiens 3. Dans les années 1930, la mystique du «Plan», empruntée en partie à la propagande soviétique, avait acquis une place significative au sein de l’aile droite de la social-démocratie où Henri de Man 4 était salué comme son prophète et comme le successeur de Marx. Par la suite, Henri de Man s’éclipsa et est aujourd’hui oublié parce qu’il eut la mauvaise idée d’injecter ses théories révisionnistes d’abord dans le corporatisme, puis dans une collaboration avec les nazis.

Abstraction faite de son élaboration théorique, le planisme apparaît dans le mouvement socialiste sous les traits personnifiés d’un certain type psychologique de militants radicaux [de gauche]. Il faut rendre à César ce qui appartient à César, un des premières descriptions de cette figure se trouve dans le livre L’Etat servile de Hilaire Belloc (1912) 5 qui visait les Fabiens. Ce type de personne, écrit Belloc, «aime l’idéal collectiviste pour lui-même… car c’est une forme de société bien réglée et normalisée. Il aime à contempler l’idéal d’un Etat dans lequel la terre et le capital seront dans les mains de fonctionnaires qui soumettront d’autres hommes à leur autorité, les préservant de la sorte des conséquences de leur vice, de leur ignorance et de leur bévue.» Belloc poursuit: «Pour elle, l’exploitation de l’homme ne suscite aucune indignation. En vérité, pour cette figure, l’indignation ou toute autre passion vive lui est étrangère… [Belloc a ici les yeux fixés sur Sidney Webb – H.D.] … la perspective d’une vaste bureaucratie au sein de laquelle l’entièreté de la vie sera programmée et réglée selon quelques recettes simples… procure à son petit estomac une satisfaction complète.»

Pour qui veut en trouver des exemples contemporains [années 1960] à coloration pro-stalinienne, les pages du magazine Monthly Review, dirigé par Paul Sweezy 6, lui en fourniront à gogo.

Dans un article de 1930 consacré aux «structures motrices du socialisme», Max Eastman 7 – lorsqu’il se prétendait encore léniniste – qualifiait ainsi ce type de personnages: absorbé par «l’efficacité et l’organisation intelligente… une véritable passion pour un plan… l’organisation de type entrepreneurial». Eastman remarquait que la Russie de Staline produisait une fascination sur ce type de personnes: «C’est là une région qui, dans d’autres pays, sera excusée pour le moins, et qui certainement ne sera pas dénoncée à partir de ce point de vue que constitue le rêve fou de l’émancipation des travailleurs et par eux de toute l’humanité. Or, chez ceux qui ont construit le mouvement marxiste et qui ont organisé sa victoire en Russie, ce rêve fou était pourtant leur motivation centrale. Ce que certains tendent à oublier aujourd’hui, c’est que ces derniers étaient des rebelles extrêmes contre l’oppression. Quand l’émotion autour de ses idées sera retombée, Lénine apparaîtra peut-être comme le plus grand rebelle de l’histoire. Sa grande passion fut de rendre les hommes libres… si un seul concept devait être choisi pour résumer le but de la lutte de classes tel que le définissent les écrits marxistes, et particulièrement ceux de Lénine, ce serait celui de la liberté humaine…»

A cela on pourrait ajouter que, plus d’une fois, Lénine a dénoncé la poussée vers la planification totale comme une «utopie bureaucratique».

Il faut prendre en compte une sous-catégorie du planisme qui doit être caractérisée: qualifions-la le «productionnisme». Bien entendu, tout le monde est «pour» la production, au même titre où tout le monde est en faveur de la vertu et de la bonne vie. Mais pour les partisans du productionnisme, la production constitue simultanément le principal test et la finalité centrale d’une société. Le collectivisme bureaucratique russe est «progressiste» à la lumière de ses statistiques de production de fonte. Les mêmes tenants du «productionnisme» de gauche négligent généralement les statistiques impressionnantes de production accrue de fonte du capitalisme nazi ou japonais. Il est acceptable d’écraser ou d’interdire des syndicats libres sous Nasser [au pouvoir de 1954 à 1970 en Egypte], Castro [au pouvoir depuis la révolution cubaine de 1959], Ahmed Soukarno [président de l’Indonésie de 1949 à 1967] ou Kwame Nkrumah [premier ministre dès 1957 et président du Ghana de 1960 à 1966] parce que quelque chose étiqueté de «développement économique» est plus important que les droits humains. Ce point de vue de dur à cuir n’a bien sûr pas été inventé par ces «militants de gauche», mais par les exploiteurs impitoyables du travail lors de la révolution industrielle capitaliste. Le mouvement socialiste a pris naissance en combattant bec et ongles contre ces théoriciens de l’exploitation «progressiste». Sur ce plan aussi, les apologistes des régimes autoritaires «de gauche» modernes prennent pour la dernière révélation de la sociologie cette doctrine ressassée.

4. Le «communisme».Dans son article de 1930, Max Eastman faisait référence à ce «modèle de la fraternité unie» des «socialistes grégaires ou de l’humaine solidarité», c’est-à-dire «ceux qui avec un mélange de mysticisme religieux et d’esprit grégaire animal ont soif de solidarité humaine». Il ne faudrait pas confondre cela avec l’idée de la solidarité au cours de grèves, etc. Et de même ne pas le confondre nécessairement avec ce qui est communément appelé la camaraderie dans le mouvement socialiste ou «le sens de la communauté» ailleurs. Selon Eastman, son contenu spécifique est «la quête d’une immersion dans un tout, en cherchant à se perdre soi-même dans le sein d’un substitut de Dieu».

Eastman visait là l’écrivain du Parti communiste américain Mike Gold. Un autre exemple excellent est Harry F. Ward, le vaillant compagnon de route vigoureusement clérical du PC, dont les livres théorisent cette sorte d’aspiration «océanique» à se dépouiller de son individualité. Les carnets de notes de Bellamy 8 révèlent en lui un cas classique. Il expose son désir «d’une absorption dans la grande omnipotence de l’univers». Sa «religion de la solidarité»reflète sa méfiance à l’égard de l’individuation de la personnalité, son désir insatiable de dissoudre le Moi dans la communion avec quelque chose de plus grand.

Ce type de sujétion est très prononcé chez certains des représentants les plus autoritaires du socialisme-à-partir-d’en-haut. Et il n’est pas rare de la rencontrer, sous une forme plus modérée, chez des élitistes philanthropiques aux idées socialistes chrétiennes. Tout naturellement, ce genre de socialisme «communioniste» est toujours salué comme un «socialisme éthique» et loué pour avoir en horreur la lutte de classes, car il ne saurait y avoir de conflit à l’intérieur de la ruche des abeilles. Ce courant tend à opposer péremptoirement «collectivisme» à «individualisme» – ce qui est une opposition erronée d’un point de vue humaniste ; mais ce qu’il conteste réellement, c’est l’individualité.

5. L’assimilationnisme-infiltrationnisme.Le socialisme-à-partir-d’en-haut se présente sous diverses formes pour la simple raison qu’il existe toujours de nombreuses alternatives à l’auto-mobilisation des masses à partir d’en bas. Néanmoins les exemples discutés ici tendent à se subdiviser en deux ordres.

Le premier se fonde sur la perspective de renverser la société hiérarchique capitaliste actuelle dans le but de la remplacer par un nouveau type de société hiérarchique non-capitaliste basée sur un nouveau type d’élite en tant que classe dominante. Dans les histoires du socialisme ces variétés-là sont généralement cataloguées comme «révolutionnaires».

Le second a pour perspective d’infiltrer les centres du pouvoir de la société existante dans le but de la métamorphoser – graduellement mais inéluctablement – en un collectivisme étatisé, peut-être molécule par molécule de la même manière que le bois se pétrifie petit à petit en agate. C’est là la marque caractéristique des variétés réformistes social-démocrates de socialisme-à-partir-d’en-haut.

Le terme même d’assimilationnisme-infiltrationnisme (en anglais permeationism) a été inventé à des fins d’autoportrait par le fabianisme de Sidney Webb que nous avons décrit comme la variété «la plus pure» de réformisme jamais aperçue. Tout l’infiltrationnisme-assimilationnisme social-démocrate se base sur une théorie de l’inévitabilité mécanique: l’inéluctable auto-collectivisation du capitalisme à partir-d’en-haut est assimilée au socialisme. La pression venue à partir d’en bas (quand elle est jugée recevable) peut accélérer et remettre d’aplomb le processus, à condition de la maintenir sous contrôle pour éviter d’effrayer les auto-collectiviseurs capitalistes. C’est pourquoi les assimilationnismes-infiltrationnistes sociaux- démocrates ne sont pas seulement prêts à «rejoindre l’Establishment» plutôt que de le combattre, mais littéralement impatients de le faire, et cela à quelque titre que ce soit, comme mousses ou comme ministres du gouvernement. De manière très caractéristique, la fonction du mouvement à partir d’en-bas qu’ils organisent vise avant tout à exercer un chantage sur les dominants afin qu’ils se voient offrir des occasions d’exercer cette infiltration-assimilation.

La tendance vers une collectivisation du capitalisme n’est que trop réelle. Comme nous l’avons vu, elle signifie la collectivisation bureaucratique du capitalisme. Au fur et à mesure que ce processus s’est déroulé, la social-démocratie actuelle a elle-même connu une métamorphose. Aujourd’hui, le principal théoricien de ce néo-réformisme, C.A.R. Crosland 9, dénonce comme «extrémiste» le passage modéré du programme du parti travailliste britannique favorisant les nationalisations qu’avait rédigé à l’origine nul autre que Sidney Webb en personne, avec Arthur Henderson 10 ! Le nombre de partis sociaux-démocrates européens qui ont aujourd’hui purgé leurs programmes de tout contenu anticapitaliste explicite, un phénomène tout nouveau dans l’histoire socialiste, reflète à quel point le processus de collectivisation bureaucratique du capitalisme en cours est accepté comme un premier épisode de ce récit: le «socialisme» pétrifié.

Voilà l’inflitration-assimilation envisagée comme une grande stratégie. Bien sûr, elle guide aussi la tactique politique. C’est un sujet que nous ne pouvons traiter ici sans mentionner que son actuelle concrétisation la plus visible aux Etats-Unis: la politique qui consiste à soutenir le Parti démocrate et la coalition dite «lib-lab» [la dite gauche des Démocrates et l’aile syndicale-social-démocrate au sein Parti démocrate] organisée autour du «Consensus Johnson» 11, ainsi que celles qui l’ont précédée et qui lui ont succédé.

La distinction entre ces deux «familles» du socialisme-à-partir-d’en-haut s’applique à des socialismes marqués par des spécificités nationales, de Babeuf en passant par Harold Wilson 12. Soit des socialismes dont la base sociale s’enracine à l’intérieur du système national, qu’il s’agisse de l’aristocratie ouvrière, d’éléments déclassés ou autres.

Le cas des «socialismes-à-partir-de-l’extérieur», représentés par les partis communistes contemporains, est quelque peu différent, car leur stratégie et leur tactique dépendent, en dernière instance, d’un pouvoir extérieur aux couches sociales du pays donné, à savoir celui les classes dominantes collectivistes bureaucratiques des pays de l’Est.

Les partis communistes se sont montrés différents de manière originale de par leur capacité à alterner ou à combiner aussi bien la tactique «révolutionnaire» et oppositionnelle que la tactique infiltrationniste, selon leur convenance. C’est ainsi que le Parti communiste américain a pu basculer de sa «troisième période» ultragauche aventuriste de 1928-1934 à sa tactique ultra-infiltrationniste au cours de la phase de «Front populaire» 13, pour revenir à un «radicalisme révolutionnaire» incendiaire durant la période du pacte Hitler-Staline [août 1939], et, enfin, au cours des hauts et des bas de la guerre froide, combiner ses deux tactiques à des degrés divers.

Aujourd’hui que les communistes [les membres des PC] se sont divisés entre Moscou et Pékin 14, les «Krouchtcheviens» et les maoïstes tendent à incarner séparément chacune de ces deux tactiques qui par le passé alternaient.

C’est pourquoi, en matière de politique intérieure, le parti communiste officiel et les sociaux-démocrates tendent à converger dans une politique d’infiltration-assimilation, quoi qu’à partir d’une approche différente du socialisme par en haut.

6. Le socialisme à partir de l’extérieur.Les variantes de socialisme par haut que nous avons examinées jusqu’à présent se préoccupent du pouvoir situé au faîte la société. Venons-en maintenant aux espoirs placés dans une aide en provenance de l’extérieur.

Le culte des soucoupes volantes en est une forme pathologique ; le messianisme en constitue une autre, plus traditionnelle, si la notion de «au dehors» fait référence à un monde autre.

Mais pour ce qui soutient notre attention ici, «extérieur» signifie: hors des luttes sociales internes au pays. Pour les communistes d’Europe de l’Est au sortir de la Deuxième guerre mondiale, l’Ordre Nouveau avait dû être importé à la pointe des baïonnettes russes. Quant aux sociaux-démocrates allemands en exil, la libération de leur propre peuple ne pouvait finalement être imaginée que par la grâce d’une victoire militaire étrangère.

En temps de paix, cette variante peut être qualifiée de socialisme dicté par un modèle. Ce fut aussi le propre des anciens utopistes qui construisaient leurs colonies modèles dans les contrées inexploitées de l’Amérique afin de démontrer la supériorité de leur système et de convertir les incrédules. Aujourd’hui, c’est le mouvement communiste à l’Ouest qui place de plus en plus tout son espoir dans ce substitut aux luttes sociales ici.

Le modèle archétype est fourni par la Russie (ou par la Chine pour les maoïstes). Mais comme il est difficile de rendre le sort des prolétaires russes ne serait-ce qu’à demi attractif aux yeux des travailleuses et travailleurs occidentaux, même avec un assaisonnement généreux de mensonges, deux autres démarches peuvent laisser espérer plus de réussite.

a.La position relativement privilégiée qu’occupent les éléments gestionnaires, bureaucratiques et autres larbins intellectuels dans le système collectiviste russe peut être opposée, de manière démonstrative, à celle occupée à l’Ouest par ces mêmes éléments qui se trouvent subordonnés aux propriétaires du capital et aux détenteurs de la richesse.

Sur ce plan, le pouvoir de séduction du système soviétique d’économie étatisée entre en résonance avec l’attraction historique qu’exercent les socialismes de type classe moyenne sur tous ces éléments mécontents parmi les intellectuels, les ingénieurs, les scientifiques et leurs employés techniques, les bureaucrates administratifs et les hommes d’organisation de tout acabit. Ces derniers peuvent plus facilement s’identifier avec une nouvelle classe dominante basée sur le pouvoir de l’Etat plutôt que sur celui de l’argent et de la propriété. Ils peuvent de la sorte se contempler eux-mêmes comme les nouveaux dépositaires du pouvoir dans un système non-capitaliste, mais élitiste.

b. Les Partis communistes officiels, eux, sont tenus de préserver une façade d’orthodoxie, présentée sous le label de «marxisme-léninisme». Dès lors, il est plus courant que des théoriciens sérieux du néo-stalinisme – qui eux ne sont pas liés au parti – se libèrent de ce faux-semblant. Il en découle une renonciation avouée à toute perspective de victoire au travers d’une lutte sociale au sein pays capitalistes. Ce qu’ils qualifient de «révolution mondiale» est assimilé simplement à la démonstration de leur supériorité par les Etats communistes. C’est ce que viennent de formuler théoriquement deux éminents théoriciens du néo-stalinisme: Paul Sweezy et Isaac Deutscher 15.

Le livre récemment paru [1966 en anglais ; 1968 en français] de Paul A. Baran et Paul M. Sweezy Le capitalisme monopoliste rejette catégoriquement «la réponse de l’orthodoxie marxiste traditionnelle, à savoir que le prolétariat industriel devra finalement s’insurger au cours d’une révolution contre ses oppresseurs capitalistes.» Même chose pour tous les groupes sociaux marginalisés: les chômeurs, les ouvriers agricoles, les masses des ghettos, etc. «Ils ne peuvent pas constituer une force cohérente dans la société.»Il ne reste donc personne. Le capitalisme ne peut pas être défié avec efficacité de l’intérieur. Quoi alors ? Les auteurs expliquent, à la dernière page de leur livre, qu’un jour «peut-être même au cours de ce siècle», lorsque les gens ne nourriront plus d’illusions sur le capitalisme au moment où «la révolution mondiale progressant et les pays socialistes indiquant par leur exemple qu’il est possible» de «construire une société rationnelle» [p. 321, trad. fr]. C’est tout.

La phraséologie marxiste – qui remplit les 341 [éd. française] autres pages du livre – devient de la sorte une simple incantation comme la lecture du Sermon sur la montagne à la cathédrale Saint Patrick de New York.

De manière moins abrupte, Isaac Deutscher 16, qui est un écrivain faisant usage de la périphrase, présente la même perspective dans son livre The Great Contest [Oxford University Press, 1960 ; édition américaine 1961 – Le grand combat]. Deutscher se fait le porte-parole de la nouvelle théorie soviétique qui implique «que le capitalisme occidental ne succombera pas tellement, ou pas directement, de par ses propres crises et contradictions que par son incapacité à égaler les réalisations du socialisme [c’est-à-dire les Etats communistes – H. D].» Et de compléter: «On peut dire que, dans une certaine mesure, cela a remplacé la perspective marxiste d’une révolution sociale permanente.» Nous assistons donc une rationalisation théorique de ce qui a été depuis longtemps la fonction du mouvement communiste en Occident: agir comme un garde-frontière et comme un parrain des milieux dirigeants rivaux à l’Est. En fin de compte, la perspective du socialisme-à-partir-d’en-bas devient aussi étrangère à ces professeurs de collectivisme bureaucratique qu’aux apologistes du capitalisme qui remplissent les académies américaines.

Ce type-là d’idéologue néo-stalinien est souvent un critique du régime soviétique actuel. Isaac Deutscher en fournit un bon exemple, lui qui se tient aussi loin que possible d’une apologie acritique de Moscou tel que l’exercent les communistes officiels. En réalité, il faut les concevoir comme des infiltrationnistes par rapport au collectivisme bureaucratique. Ce qui apparaît comme un «socialisme-à-partir-de-l’extérieur», quand on l’observe à partir du monde capitaliste, devient une sorte de fabianisme lorsqu’il est saisi de l’intérieur de la structure du système communiste. Replacé dans ce contexte, le changement à partir d’en haut est un principe aussi ferme qu’il l’était pour Sidney Webb. Cela a été démontré entre autres par la manière hostile avec laquelle Deutscher a réagi à la révolte est-allemande de 1953 et à la révolution hongroise de 1956 17 ; position justifiée de la manière la plus classique par la crainte que de tels soulèvements à partir d’en bas effrayeraient l’establishment soviétique et le détourneraient de son cours de «libéralisation», engagé avec la dynamique d’un gradualisme inexorable.

Dans quel camp vous situez-vous ?

Du point de vue des intellectuels qui ont le choix du rôle qu’ils entendent jouer dans la lutte sociale, la perspective du socialisme-à-partir-d’en-bas, historiquement, n’a eu peu d’attraction. Même à l’intérieur du mouvement socialiste, le socialisme-à-partir-d’en-bas a compté qu’un petit nombre d’interprètes cohérents, et guère plus d’inconséquents. Hors du mouvement socialiste, bien entendu, la posture courante conclut de ces idées qu’elles sont délirantes, sans valeur pratique aucune, irréalistes, «utopiques» ; idéalistes peut-être idéalistes, mais tout à fait donquichottesques. La grande majorité du peuple est congénitalement stupide, corrompue, apathique et en général désespérante. Les transformations progressistes doivent venir de gens supérieurs du type (tiens donc !) de l’intellectuel qui exprime ce genre de perceptions. Ceci se traduit en théorie par la dite Loi d’airain de l’oligarchie 18, ou est-ce plutôt la loi de fer blanc de l’élitisme ? Mais, quoi qu’il en soit, cela implique une théorie grossière de l’inévitabilité, à savoir l’inéluctabilité d’un changement qui ne peut provenir qu’à partir d’en haut.

Sans prétendre passer en revue en quelques mots les arguments pour et contre une opinion si répandue, nous pouvons relever sa fonction sociale, en tant que rituel autojustificateur de l’élitiste. En temps «ordinaires», quand les masses ne bougent pas, il suffit à cette théorie d’adopter une posture de mépris, tout en balayant toute cette histoire de révolution et de soulèvement social comme obsolète. Mais, la récurrence des soulèvements révolutionnaires et des troubles sociaux – qui se caractérisent précisément comme l’ingérence sur la scène de l’histoire des masses, auparavant passives – ainsi que les traits des périodes au cours desquelles le changement social fondamental est à l’ordre du jour sont tout aussi «ordinaires» dans l’histoire que les périodes de conservatisme qui les séparent. Quand le théoricien élitiste doit, dès lors, abandonner son attitude d’observateur scientifique qui ne fait que prédire que la grande majorité du peuple restera toujours inerte, quand il doit affronter la réalité inverse d’une masse révolutionnaire qui menace de subvertir la structure du pouvoir, il n’est pas en retard pour adopter une tout autre posture. Elle se résume à dénoncer l’intervention des masses à partir d’en bas comme intrinsèquement mauvaise.

C’est un fait que le choix entre le socialisme-à-partir-d’en-haut et le socialisme-à-partir-d’en-bas est pour l’intellectuel foncièrement un choix moral ; alors qu’elle relève de la nécessité pour les masses travailleuses qui, elles, n’ont aucune alternative sociale. L’intellectuel peut, lui, avoir le choix de «se rallier à l’establishment» alors que ce n’est pas le cas pour le travailleur. La même option s’offre aux dirigeants ouvriers qui, tandis qu’ils s’élèvent au-dessus de la classe dont ils sont issus, sont confrontés à un choix qui n’existait pas auparavant. La pression à se conformer aux môurs de la classe dominante, la pression à s’embourgeoiser, devient plus forte dans la mesure où se relâchent les liens personnels et organisationnels avec la base ouvrière. Il n’est pas difficile pour un intellectuel ou pour un bureaucrate de se convaincre qu’infiltrer le pouvoir en place et de s’y adapter est une façon habile d’atteindre ses buts, surtout si (comme il arrive) cela permet de recevoir sa part des avantages de l’influence et de la prospérité.

Par conséquent, il est fort ironique que la «Loi d’airain de l’oligarchie» offre une armure à toute épreuve surtout aux intellectuels qui l’ont ébauchée. En tant que couche sociale (c’est-à-dire hormis certains individus exceptionnels), les intellectuels n’ont jamais été réputés pour se rebeller contre le pouvoir établi, à l’opposé de la classe ouvrière moderne qui l’a fait à maintes reprises, au fil de sa relativement brève histoire. Fonctionnant de manière caractéristique comme les laquais idéologiques des maîtres en place de la société, le secteur des classes moyennes non-propriétaires dont la force de travail est le cerveau est toutefois porté au mécontentement et à la mauvaise humeur par son inconfortable position. Comme beaucoup d’autres serviteurs, cet Admirable Crichton 19 se dit «Je suis un meilleur homme que mon maître et si les choses étaient différentes, on verrait bien qui devrait plier l’échine devant l’autre.» De nos jours, plus que jamais, quand le prestige du système capitaliste est en train de se désintégrer dans le monde entier, cet intellectuel est facilement porté à rêver d’une forme de société qui ferait son affaire. Une société dans laquelle c’est le Cerveau qui disposerait du pouvoir, et non pas les Mains ou l’Argent ; une société dans laquelle lui et ses semblables seraient débarrassés de l’ascendant de la propriété par l’abolition du capitalisme et délivrés de la pression des masses plus nombreuses par l’abolition de la démocratie.

Nul besoin pour lui de rêveries extravagantes, car il semble bien que des formes d’une telle société existent déjà sont sous ses yeux: les collectivismes de l’Est. Même s’il rejette ces versions pour diverses raisons, dont la guerre froide, il peut théoriser sa propre version d’un «bon» modèle de collectivisme bureaucratique, qui pourra s’appeler aux Etats-Unis «méritocratie» ou «managerialisme» ou «industrialisme» ou ce que vous voudrez ; ou «socialisme africain» au Ghana ; ou encore «socialisme arabe» au Caire ; ou encore d’autres sortes de socialisme dans d’autres parties du monde.

La nature du choix entre le socialisme par-en-haut et le socialisme-à-partir-d’en-bas ressort avec une particulière netteté à propos d’une question qui, dans une large mesure, suscite une entente parmi les intellectuels libéraux, sociaux-démocrates et stalinoïdes. Il s’agit du prétendu caractère inévitable des dictatures autoritaires (des despotismes éclairés) dans les nouveaux pays en développement, en particulier en Afrique et en Asie, c’est-à-dire Nkrumah, Nasser, Soukarno et autres. Ces dictatures brisent les syndicats indépendants de même que toute opposition politique et s’organisent pour maximiser l’exploitation du travail de façon à extraire de la sueur des masses laborieuses assez de capital pour accélérer l’industrialisation au rythme voulu par les nouveaux maîtres. Dès lors, on voit – à un degré sans précédent – des cercles «progressistes», qui auraient par le passé protesté contre l’injustice d’où qu’elles viennent, se faire les apologistes automatiques de tout autoritarisme, pourvu qu’il soit considéré non-capitaliste.

Mis à part l’argumentation économico-déterministe habituellement donnée pour justifier cette position, deux aspects de cette question permettent d’en éclairer généralement l’enjeu.

1.L’argument économique afin de justifier la dictature – qui prétend établir la nécessité d’une industrialisation à un tempo casse-cou – est sans conteste d’un grand poids aux yeux des nouveaux maîtres bureaucratiques, qui entre-temps ne fixent pas de bornes ni à leurs revenus, ni à leur enrichissement. Toutefois, cet argument est incapable de persuader l’ouvrier tout en bas de l’échelle que lui et sa famille doivent se plier à la surexploitation et à un travail super-harasssant, durant plusieurs générations à venir, dans l’intérêt de l’accumulation rapide du capital. En fait, c’est bien pour cette raison que l’industrialisation à marche forcée requiert un contrôle dictatorial.

Cette argumentation économico-déterministe n’est autre qu’une rationalisation effectuée d’un point de vue de classe dominante. Il ne fait sens, au plan humain, que sous l’angle des intérêts d’une classe dominante qui, comme de bien entendu, identifie ses visées aux besoins de la «société». Il est tout aussi sensé que les travailleurs du rang doivent se mobiliser pour combattre cette super-exploitation, afin de défendre leur dignité humaine élémentaire et leur bien-être. Il en était déjà ainsi au cours de la Révolution industrielle capitaliste, lorsque les «nouveaux états en développement» étaient en Europe.

Il ne s’agit là pas simplement d’une discussion de science économique, mais de camps en présence dans une lutte de classes. La question posée est: dans quel camp vous situez-vous ?

2.On prétend que la masse du peuple dans ces pays est trop arriérée pour contrôler la société et son gouvernement. C’est sans nul doute vrai, mais pas seulement dans ces pays. Et alors, que faut-il en conclure ? Comment un peuple ou une classe deviennent-ils capables de gouverner en leur propre nom ?

Uniquement en luttant pour y accéder ; exclusivement en menant leur combat contre l’oppression – l’oppression exercée par ceux qui leur disent qu’ils ne sont pas aptes à gouverner. Ce n’est qu’en luttant pour un pouvoir démocratique qu’ils s’éduquent eux-mêmes et se hissent au niveau exigé afin d’exercer ce pouvoir. Il n’a jamais existé aucune autre voie pour aucune classe sociale.

Bien que nous ayons considéré un ensemble particulier d’arguments, les deux thèmes qui ressortent s’appliquent, en fait, au monde entier, à tous les pays, qu’ils soient avancés ou en voie de développement, capitalistes ou staliniens. Quand les manifestations et les boycotts des Noirs des Etats du Sud des Etats-Unis ont menacé d’embarrasser le président Johnson, à l’approche d’une élection, la question fut: dans quel camp vous situez-vous ? Quand le peuple hongrois s’est soulevé contre l’occupant russe, la question était: ans quel camp vous situez-vous ? Quand le peuple algérien se battait pour sa libération contre le gouvernement «socialiste» de Guy Mollet 20, la question était: dans quel camp vous situez-vous ? Quand Cuba fut envahi par les marionnettes de Washington 21, la question était: dans quel camp vous situez-vous ? Et quand les syndicats cubains ont été pris en mains par les commissaires de la dictature, la question est aussi: dans quel camp vous situez-vous ?

Depuis l’aube des sociétés, il n’a pas manqué de théories pour «prouver» que la tyrannie est inévitable et que la liberté en démocratie est impossible. Il n’y a guère d’idéologie plus commode pour une classe dominante et ses larbins intellectuels. Ces théories relèvent des prédictions auto-réalisantes, dans la mesure où elles ne restent vraies que tant qu’on les considère comme telles. En dernière analyse, la seule manière d’en démontrer la fausseté réside dans la lutte elle-même. Cette lutte à-partir-d’en-bas n’a jamais été arrêtée par des théories à-partir-d’en-haut et elle a changé le monde à plusieurs reprises. Choisir une des variétés de socialisme-à-partir-d’en-haut, c’est regarder vers l’ancien monde, vers la «vieille gadoue». Choisir la voie du socialisme-à-partir-d’en-bas, c’est affirmer le commencement d’un monde nouveau.

Notes

1. Voir les parties précédentes sur ce blog.

2. Eugene Victor Debs(1855-1926) est l’un des fondateurs de l’American Railroad Union (ARU). En 1894, l’ARU comptait 150 000 membres, plus que tous les autres syndicats du secteur des chemins de fer. Les Noirs n’avaient pas le droit de s’organiser (voir American Social History Project. Who Built America ? Vol. 2, p. 140-143, Pantheon Books, 1992). Dès mai 1894, Debs organise la grève des travailleurs de l’entreprise de George Pullman, après que l’ARU eut gagné contre la Great Northern Rail Road au début de l’année. Pullman avait baissé les salaires de 25 à 40%. Debs développe une conception d’un syndicat centralisé au plan organisationnel avec des représentants de sections locales. Il est favorable aux grèves de solidarité avec d’autres secteurs. La puissante grève de Pullman en 1894 sera combattue au moyen des tribunaux dont les décisions ouvrent la porte à l’intervention de l’armée. La répression et son arrestation ne changent pas l’optique de Debs «qui vise à la formation de syndicats industriels au sein desquels les travailleurs pourraient former un solide front unique face aux entreprises ainsi qu’au développement d’une action politique à une échelle de masse» (Farrell Dobbs, Revolutionary Continuity, Monad Press, 1980). Le Parti socialiste (Socialist Party of America), créé en 1901, aura une forte base ouvrière. Il gagne de nombreuses élections municipales. En 1912, il compte 118 000 membres cotisants et Debs obtient 900 000 suffrages lors de l’élection présidentielle (un ratio qui indique l’emprise du Parti démocrate). Debs est convaincu qu’une appropriation collective de l’industrie assurera la démocratie. Il écrit: «Je suis pour le socialisme, car je suis pour l’humanité.» Debs était très critique face à l’AFL (American Federation of Labor). Il participe en 1905 à la création de l’Industrial Workers of the World (IWW), une organisation très égalitaire qui a inclus femmes et hommes, qualifié·e·s et non qualifié·e.s, Noirs et Mexicains. L’IWW adoptera une position claire lors de la première guerre mondiale en soulignant qu’elle est provoquée par les antagonismes interimpérialistes. Le Parti socialiste fera de même dans une déclaration du 12 août 1914. Toutefois, le courant réformiste (Morris Hillquit), national-chauvin, prit de l’influence dans le PS. Debs proposait une grève générale contre la guerre et une unité des forces révolutionnaires. Debs sera arrêté en 1918 et condamné à 10 ans de réclusion. Il sera libéré en 1921.

3. Voir chapitre antérieur sur ce blog.

4. Henri de Man(1885-1953), au cours de la décennie antérieure à la première guerre mondiale, est considéré comme un socialiste révolutionnaire. Lénine loue les travaux de H. de Man (Œuvres, Tome 17, p. 162). En fait, de Man systématise bien le fatalisme optimiste (déterminisme économique) et le positivisme d’un Kautsky. Sous le choc de la guerre, H. de Man va s’éloigner de ce marxisme et du marxisme en général. Il l’explique dans Après coup(Bruxelles, 1941, p. 87). Selon de Man, l’incapacité du marxisme à expliquer «l’engagement des masses» dans la guerre – en 1914, il était traducteur au Bureau de l’Internationale socialiste, structure tétanisée – est ce qui motive sa rupture avec le marxisme. Pour lui, «la guerre est un conflit mettant aux prises tous les peuples se gouvernant eux-mêmes avec les derniers gouvernements de droit divin» (La Leçon de la guerre, Bruxelles, 1920, p. 16). Il va rompre, pan par pan, avec les concepts de valeur, d’exploitation, de classe, pour aboutir à l’idée «d’un salaire équitable pour un travail quotidien équitable» (Au-delà du marxisme, Bruxelles, 1927, p. 380). La combinaison entre un mépris pour une classe ouvrière incapable de lutter, un socialisme détaché de la classe ouvrière (Le socialisme constructif, Paris, 1933, p. 4 et 68), la conception du rôle autonome des intellectuels, le refus du parlementarisme et un plan à exécuter par l’Etat aboutit à sa position en faveur d’un Etat fort. Après ses affinités avec les régimes corporatistes, en 1946, H. de Man gratifiera l’URSS de Staline d’une reconnaissance: «…la Russie bolcheviste travaille à l’édification d’un ordre social où la suprématie des capitalistes est… remplacée par la domination des travailleurs»(Au-delà du nationalisme, Genève, 1946, p. 262).

5. Voir chapitre antérieur sur ce blog.

6. Paul Sweezy (1910-) a fait ses études à Exter et Harvard University, puis à la London School of Economics. De 1934 à 1942, il a travaillé pour de nombreuses agences mises en place lors du New Deal. Il sera à Londres et Paris en 1943-1944. En 1949, il fonde, avec Leo Huberman, la Monthly Review, revue qui connut son plus haut tirage dans les années 1970 (quelque 11 000 copies). Sur l’URSS et la Chine, les positions de Sweezy ont oscillé et évolué, à partir d’un point de départ qui mettait l’accent sur le plan central et l’appropriation publique des grandes ressources, ce qui l’inclinait à caractériser l’URSS comme socialiste. L’évolution de sa réflexion peut se voir dans son recueil d’articles: Post-Revolutionnary Society (Monthly Review Press, 1980). On peut lire en français un échange entre Sweezy et Charles Bettelheim, Lettres sur quelques problèmes actuels du socialisme (Maspero, 1970). Sa position en faveur de la «révolution culturelle» (1966-1969) y ressort bien (p. 16) ; cette position sera maintenue. Dans ses essais, après avoir pris ses distances avec l’URSS, il incline fortement à voir dans la Chine de Mao un nouveau modèle de socialisme ; puis il déchantera.

7. Max Eastman (1883-1969). Avant la première guerre mondiale, il sera l’éditeur de la célèbre revue The Masses. Au début des années 1920, sympathisant du PC américain puis de l’Opposition de gauche, il a traduit de nombreux ouvrages de Trotsky en anglais. Il va rompre avec le marxisme et deviendra l’éditeur d’un magazine farouchement anticommuniste Reader’s Digest.

8. Edward Bellamy (1850-1898). Fils d’un pasteur baptiste, né dans le Massachusetts, il étudie le droit, puis devint écrivain et journaliste au New York Post. Son roman Looking Backward: 1887-2000, publié en 1888, sera un énorme succès. Le héros, Julian West, tombé dans un sommeil hypnotique, se réveille en 2000 pour découvrir qu’il vit dans une «utopie socialiste», où les gens coopèrent et ne se font pas la compétition. Bellamy est favorable à la nationalisation de services publics. Il répondra à ses critiques en 1897 dans un ouvrage intitulé: Equality.

9. C.A.R Crosland (1918-1977). Fabien d’origine politique, ce membre du Parti travailliste occupera de nombreux postes ministériels après l’élection de H. Wilson en 1964.

10. Arthur Henderson (1863-1935). Ce syndicaliste symbolise la trajectoire d’intégration des «sommets» de la bureaucratie. Après avoir lancé un appel à manifester contre la guerre le 1er août 1914, il ralliera à la fin du même mois le premier ministre et le leader de l’opposition pour une campagne de recrutement à l’armée. Voir sur ce type de socialisme parlementaire: Parliamentary Socialism de Ralph Miliband, Merlin Press, 1973.

11 «Consensus Johnson». Le président Lyndon B. Johnson (1908-1973), vice-président, accède à la présidence suite à l’assassinat de John F. Kennedy en fin 1963. Il est élu en 1964. En août 1964, il monte la provocation du Golfe du Tonkin (prétendue attaque contre le destroyer Maddox) pour se voir attribuer tous les pouvoirs afin de bombarder le Nord Vietnam et d’envoyer massivement des troupes au Sud Vietnam. Sur le plan intérieur, il cherche à canaliser la montée du mouvement des Noirs pour les droits civiques et développe un vaste programme anti-pauvreté (la Grande Société). Voir à ce sujet la traduction toute récente du remarquable ouvrage de Howard Zinn, Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours, Ed. Agone, 2002.

12. Harold Wilson (1916-1995) est élu premier ministre en 1964. Son élection suscite de grands espoirs dans la gauche socialiste européenne. André Gorz, dans le France Observateur (ancêtre du Nouvel Observateur), parlait, alors, de socialisme à venir en Grande-Bretagne. L’espérance ne durera pas.

13. Période ultragauche de l’Internationale stalinisée de 1928 à 1934: la social-démocratie est présentée comme le principal danger face au fascisme. Elle est caractérisée de «social-fasciste». Des syndicats «rouges» ultraminoritaires sont créés. Trotsky critiquera avec une grande pertinence cette politique et montrera en quoi elle facilita la victoire des nazis. La période de Front populaire, théorisée officiellement par Georges Dimitrov, commence en 1934. L’unité doit se faire avec les secteurs bourgeois et pour cela la mobilisation ouvrière doit être contenue, comme en juin 1936 en France. Voir Pierre Frank, Histoire de l’Internationale communiste, 2 vol., Ed. La Brèche, 1979.

14. Conflit sino-soviétique: depuis 1959, ouvertement, les deux castes bureaucratiques au pouvoir en URSS et en Chine s’engagent dans un conflit de «mots» recouvrant des intérêts particuliers, au plan économique, des relations internationales. Ce «conflit» servira de référence à des courants des PC pour opter en faveur de l’une ou de l’autre caste, ou pour insister sur la «voie nationale» (direction du PC italien). Le voyage de Kissinger à Pékin en 1971, en pleine guerre du Vietnam, ne servira pas à déciller les maoïstes. La direction du PC chinois soutiendra Mobutu et Pinochet. Pour les maoïstes, le soutien à Mao se poursuivra avec celui accordé à Pol Pot.

15. Paul A. Baran (1910-1964) est un des animateurs de la Monthly Review. Il publiera en 1957 un ouvrage qui sera longtemps une référence, Economie politique de la croissance (traduction française en 1967 chez Maspero). Un recueil de ses essais sera publié, sous la direction de Sweezy, en 1969, The Longer View, Monthly Review Press. Il y développe entre autres sa vision du plan.

16. Isaac Deutscher (1907-1967). H. Draper est ici certainement sous le choc de la publication de l’édition américaine (Ballantine Books, 1961) de The Great Contest. Dans sa postface de septembre 1961, Deutscher – biographe de Trotsky et ancien membre de l’opposition de gauche du PC polonais – s’emballe sur «la montée industrielle continue de l’URSS, exemplifiée par les triomphes de la conquête de l’espace» (p. 127). A la page suivante, il insiste sur «l’exceptionnelle et rapide croissance de la richesse technologique moderne, sur les avantages de l’économie appropriée publiquement et planifiée et sur la puissante impulsion qu’un nouveau système social donne à l’esprit aventureux de l’homme». Avec les réserves d’usage, il cautionne les programmes de croissance folle de Krouchtchev (p. 131) et envisage une accentuation de la «déstalinisation». Cette vision explique son attitude assez réservée face au soulèvement ouvrier de Berlin (1953) et à la Révolution hongroise de 1956. Durant ces années, l’optimisme sur le développement de l’économie de l’URSS était répandu, y compris dans les rangs de marxistes-révolutionnaires.

17. Sur ces deux affrontements ouvriers contre la caste bureaucratique, voir la revue mensuelle Page 2, N° 2, juin 1996, p. 47-48, et N° 5, cotobre 1996, p. 45-48, qui présentent aussi les positions prises, à ces occasions, par la gauche (PS et Parti du Travail) helvétique. On peut aussi consulter l’ouvrage des historiens hongrois, sous la dir. de György Litvan, The Hungarian Revolution of 1956. Reform, Revolt and Repression, 1953-1963(Longman, 1996).

18. Robert Michel (1876-1936) développe ladite «loi d’airain de l’oligarchie» dans ce qui se veut une double démonstration: lorsqu’une classe restreinte est unie par des intérêts communs, elle s’impose à coup sûr face à la volonté du peuple ; en outre, une concurrence pour le pouvoir s’exerce au sein même de l’élite, avec une dynamique de concentration.

19. Admirable Crichton: référence à un courtisan écossais du XVIe siècle sachant s’attirer les grâces des dominants.

20. Guy Mollet (1905-1975), secrétaire général de la SFIO (section française de l’internationale ouvrière, c’est-à-dire du Parti social-démocrate) de 1946 à 1969. Il est président du Conseil en 1956 et 1957, c’est-à-dire au moment de la «guerre d’Algérie» et de la «crise de Suez», qui révèlent, une fois de plus, le penchant pro-impérialiste de la social-démocratie.

21. En avril 1961, quelque 20 000 mercenaires cubains, appuyés par les services américains, débarquent à Cuba (baie des Cochons). Ils seront battus sans coup férir.

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