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La leçon de Malthus: le contrôle démographique par la faim

Le pasteur Robert Malthus (1766-1834)

Le mercredi 2 novembre dernier, l’association écologiste réactionnaire ECOPOP a déposé son initiative. Celle-ci exige l’inscription dans la Constitution de la limitation de l’augmentation de la population de la Suisse de 0,2% par année. En outre, elle prévoit d’encourager le planning familial. Dans la grande confusion qui règne autour des débats qui touchent la « surpopulation » et qui vont prendre de l’ampleur au cours des prochains mois, il nous a semblé nécessaire de publier un texte remarquable de l’anthropologue français Claude Meillassoux (1925-2005) intitulé La leçon de Malthus. Ce texte est également utile pour préparer le cercle de lecture qui se tiendra le jeudi 22 novembre (salle 4122 d’Uni-Miséricorde à Fribourg) ainsi que l’après-midi de discussion organisé à Lausanne le samedi 24 novembre (programme sur ce blog).

Claude Meillassoux

Par reproduction sociale j’entends, à la fois, le renouvellement démographique et économique des effectifs d’une population et la reconstitution des relations et des institutions qui organisent les individus concernés selon des caractéristiques sociales et politiques propres au système considéré[1].

La reproduction physique et matérielle de la société ne s’accomplit pas au moment de la naissance d’une nouvelle génération mais si et quand les individus qui composent cette génération atteignent la maturité productive et reproductive. C’est ce que j’appellerais le « seuil de croissance ».

La « maturité » est considérée ici sous un double aspect démographique et économique : la « maturité démographique » est atteinte pour un individu pubère 2 lorsqu’il est admis à procréer. La « maturité économique » commence avec la capacité de produire au-delà de sa propre consommation, c’est-à-dire lorsque l’individu fournit un « surproduit» 3. Nous admettrons que, comme dans la plupart des sociétés policées, le mariage, qui marque la maturité démographique, est associé à la maturité économique et que les deux moments se situent dans une même période.

La condition démographique minimale de la reproduction sociale est le renouvellement des effectifs d’une génération à l’autre (ou ce que l’on appelle la « reproduction simple ») ; c’est-à-dire que compte tenu de la mortalité par âge jusqu’à la maturité chaque génération de femmes pubères doit produire une génération reproductive mixte, hommes et femmes, égale à celle à laquelle appartiennent ces femmes, dont autant de filles qu’elles-mêmes. Outre ces conditions démographiques, chaque nouvelle génération doit être nourrie jusqu’à sa maturité, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’elle soit capable (physiquement et conventionnellement) de produire et de se reproduire à son tour. La fécondité féminine et la productivité du travail alimentaire contribuent de façon indissociable à la croissance. Les fondements physiques et matériels de la reproduction sociale étant démographiques et économiques, ils doivent donc être examinés sur ce double plan pour comprendre comment elle engage des rapports entre les sexes.

Malthus et le spectre du pauvre

La prise en considération du facteur alimentaire dans la croissance démographique renvoie à Thomas Robert Malthus (1766-1834) qui avait posé le problème de la population en ces termes dans son fameux Essai sur le principe de population 4.

L’ouvrage de Malthus est un mélange de propositions justes et de paralogismes d’inspiration idéologique qui a conduit à ce qu’on appelle aujourd’hui le « malthusianisme », une sorte de catastrophisme démographique accompagné d’une attitude encore très contemporaine de rejet moral de la pauvreté comme étant à imputer aux « vices » des pauvres eux-mêmes. Ce qui faisait dire à Engels : « C’est maintenant la théorie favorite de tous nos vrais bourgeois anglais, d’autant plus naturellement qu’elle leur fournit les justifications les plus fallacieuses et qu’elle a de surcroît dans les circonstances présentes un important fond de vérité. » 5

Certes, on peut admettre que les idées de Malthus n’étaient pas toutes celles qu’en ont retenues ses zélateurs mais il faut convenir que son absence de rigueur et ses formulations se prêtent facilement aux pires interprétations. Malthus se fait ouvertement l’avocat des propriétaires terriens, l’une de ses préoccupations majeures étant d’éviter que « toute la propriété foncière [ne soit] engloutie par la taxe 6 » (1803/1963: 180).

La principale proposition de Malthus est que « la population tend constamment à s’accroître au-delà des moyens de subsistance 7 et qu’elle est arrêtée par cet obstacle» (id. p. 18). Proposition ambiguë qui confond d’emblée deux notions : celles de surpopulation absolue et relative. Or il y aurait surpopulation absolue par rapport aux subsistances, si la population parvenait à croître jusqu’à être capable de se reproduire au-delà des capacités nutritionnelles des ressources existantes. Il s’agit donc d’une spéculation imaginaire. Par contre il y a surpopulation relative quand une population existante est privée des ressources qui lui ont permis de croître jusqu’à son état présent.

Avant d’aller plus loin dans la critique, il faut relever dans l’Essai certaines remarques intéressantes mais éparses, dont le nombre et la qualité sont assez impressionnants.

Outre la proposition principale qui énonce un rapport logique entre les effectifs d’une population et le volume des subsistances (« auquel elle a accès » faudrait-il ajouter), Malthus formule d’autres jugements utiles et justes :

  • il évoque, mais à une seule reprise, la notion d’un âge de maturité économique qu’il situe à dix ans (p. 231);
  • il comprend qu’une nouvelle génération doive parvenir à « l’âge d’homme » pour qu’il y ait croissance (p. 211) ;
  • il répète plusieurs fois que l’augmentation du volume de la nourriture doit précéder celle de la population (p. 109, 135) mais il n’en tire pas les conséquences : il écrit que « les lois de la nature s’opposent à ce que l’on réussisse jamais à élever le niveau des subsistances au niveau de la population », ce qui laisse entendre que celle-ci aurait déjà pu croître à partir de rien (p. 162), et annule la proposition précédente ;
  • il fait empiriquement la différence entre produits régénérateurs (les biens nécessaires à la reproduction et à l’entretien de la vie) et produits manufacturés (ou « inertes » selon ma nomenclature);
  • il n’ignore pas l’effet du commerce des vivres sur la démographie (p. 126) ;
  • il constate que la mortalité en cas de famine frappe d’abord et surtout les enfants (p. 163, 177) ;
  • il entrevoit les effets des revenus monétaires sur l’accès différencié à la nourriture, donc incidemment, le rôle démographique du salaire et de l’emploi (p. 116, 131, 161, 200). Ce sur quoi il insistera dans des ouvrages ultérieurs, mais sans prendre en considération la différence de durée des cycles démographiques et de variation des prix ou des salaires ;
  • il introduit le cas des fluctuations de la production agricole (pp. 131-132) ;
  • enfin il évoque les différences d’accès à la nourriture selon les classes sociales (p. 135, 142, 143, 212).

Ces propositions toutefois ne s’articulent nulle part en un corps argumentaire cohérent capable de maîtriser ses préjugés de classe qui dominent sa démarche et l’entraînent à des conclusions opposées à ses prémisses.

En dépit, donc, d’observations qui lient correctement la démographie à l’économie, le texte de Malthus suggère de façon répétée la possibilité d’une croissance absolue de la population au-delà des disponibilités alimentaires, c’est-à-dire la présence physique d’une surpopulation parvenue à la maturité sans en avoir eu les moyens nutritifs.

D’emblée, pour illustrer son propos, Malthus (1803 : 22) imagine une situation où la population de la Grande Bretagne atteint cent soixante-treize millions d’habitants alors que le produit du sol anglais ne peut en nourrir que cinquante-cinq ! « Cent vingt et un millions d’hommes, conclut-il tragiquement, seront ainsi condamnés à mourir de faim. » Certes, Malthus voulait ainsi frapper les esprits, mais convenons que l’argumentation est bizarre. Si les moyens de subsistance sont un obstacle insurmontable à la croissance démographique, comment ces 121 millions d’individus seraient-ils parvenus à survivre et à se reproduire au-delà des disponibilités en nourriture ? Plus loin (p. 27) il récidive, prouvant qu’il ne s’agit pas d’une distraction, en généralisant son propos : « Supposons un pays dans lequel les moyens de subsistance sont suffisants pour nourrir la population. La tendance de celle-ci à s’accroître […] fait que le nombre des humains s’accroît plus vite que les possibilités de subsistance. » Plus loin encore, pour répliquer au « réformateur » Godwin*, il reprend un argument semblable, tout en avouant ingénument : « Je sais bien, que les millions d’habitants en excès dont j’ai parlé n’existeront jamais », écrit-il, sans paraître comprendre que sa démonstration en est du même coup invalidée. A travers ces exemples répétés, imaginaires et irrationnels, le mal est fait : la population des pauvres ne cessera d’apparaître comme surgie d’un néant sans loi et dotée, par cette argumentation fallacieuse, d’une aura spectrale. Au côté d’une population raisonnable, celle des classes supérieures, présentée comme pourvues des vertus de prévoyance et de chasteté, et croissant selon la logique de leurs ressources, Malthus évoque un peuple désordonné de morts-vivants, celui des pauvres, croissant sans frein, coupable par son imprévoyance et son incontinence sexuelle d’avoir violé un droit « naturel » à l’existence. Ce peuple monstrueux ne peut avoir que des effets tératogènes : « La populace, écrit-il, qui est généralement formée par la partie excédentaire(souligné par moi, C.M.) d’une population aiguillonnée par la souffrance mais qui ignore totalement la vraie cause de ses maux, est – parmi tous les monstres – le plus redoutable ennemi de la liberté. Elle fournit un instrument à la tyrannie et, au besoin, la fait naître. »

Cette invasion sera, pour les bourgeois lecteurs de Malthus, un fait accompli : les pauvres représentent à leurs yeux une surpopulation absolue déjà présente, surgissant en son sein en violation de la raison et qu’il faudra aider à disparaître. Sur ce point Malthus lui-même se laisse prendre à ses propres arguties. Bien qu’ouvert en certains endroits à la compassion, bien qu’œuvrant, croit-il, à une société où le superflu serait la part de tous, il est, à l’égard de cette insolente surpopulation, d’une sévérité féroce. Pas d’assistance, pas de secours, ni pour lui ni pour ses enfants, à celui qui engendre sans en avoir les moyens : « Il faut qu’il sache que les lois de la nature 8, qui sont les lois de Dieu, l’ont condamné à souffrir, lui et sa famille, pour le punir d’avoir violé leurs admonestations répétées, et qu’il n’a pas le droit de réclamer à la collectivité la plus petite parcelle de nourriture en plus de ce à quoi son travail lui donne droit. » (Malthus, 1803 : 177) Les bourgeois anglais ont compris la leçon et, retirant aux chômeurs l’aide que leur accordait la loi des pauvres depuis le règne d’Elisabeth (1533-1603), ils les jettent dans des « maisons de travail » dont les conditions, selon la description d’Engels, semblent s’apparenter à celles qui régnèrent plus tard dans les camps de travail nazis (Engels, 1845 : 309 s). Car ce jugement sans appel de Malthus, qui ne se voulait sans doute que dissuasif, est devenu homicide chez ses épigones empressés. C’est lui qui inspire encore la politique économique du Fond monétaire international dans le tiers-monde.

Un exemple montre comment fonctionne l’argumentation de Malthus. Les mauvaises récoltes et le chômage, explique-t-il, « créent un excès de population » et favorisent le recrutement des armées et donc les guerres (id : 153 s.). Notons d’abord que cet exemple n’illustre pas sa propre thèse qui prétend que l’excès de population provient de sa croissance au-delà des disponibilités alimentaires. Or Malthus nous dit que les armées en possèdent ! Il ne s’agit donc pas ici d’une surpopulation absolue provenant d’un accroissement démographique supérieur à ce que permettraient les disponibilités vivrières existantes, mais d’une surpopulation relative due à une diminution des ressources d’une fraction paupérisée de la population, incapable d’avoir accès aux ressources alimentaires existantes, tandis qu’en même temps l’armée se trouve miraculeusement pourvue d’un excédent. Malthus constate lui-même que ce sont « les mauvaises récoltes » qui « créent » un excès de population, c’est-à-dire une réduction des disponibilités en nourriture par rapport à une situation antérieure qui avait permis à cette population d’atteindre son niveau. Mais on apprend aussi que les armées disposent d’assez de vivres (alors qu’ils manquent à la population) pour recruter en temps de famine. « L’excès » relatif de population doit donc être attribué aussi à l’inégale distribution des subsistances disponibles. Plus loin Malthus met le chômage et les mauvaises récoltes sur un même plan de causalité en ce qui concerne la surpopulation ; mais si les mauvaises récoltes sont dues aux intempéries, le chômage provient d’une augmentation de la productivité du travail et/ou d’une moindre demande, et doit donc être considéré comme un effet de la conjoncture ou d’une politique économique et certainement pas comme une cause. Le chômage privant une partie de la population de revenus monétaires, peut provoquer une disette indépendamment des ressources vivrières (comme le montre l’état de la situation alimentaire dans le monde d’aujourd’hui où l’abondance des productions agricoles de la CEE [Communauté économique européenne] s’accompagne de misères nutritionnelles, même en Europe). De surcroît, Malthus décrit ici le processus de formation d’une surpopulation relative et non absolue : cette population paraît excédentaire, non parce qu’elle a augmenté en nombre, mais parce qu’il y a eu diminution des ressources alimentaires ou monétaires dont elle disposait jusqu’alors et qui lui avaient permis de croître, légitimement selon Malthus lui-même, jusqu’au niveau atteint.

En dépit de ce qu’il écrit sur le salaire dans ses ouvrages ultérieurs, on peut soupçonner Malthus, dans cet Essai sur le principe de population, de présupposer l’accès direct des consommateurs aux ressources agricoles (tel qu’il peut s’observer dans les sociétés paysannes) et d’ignorer leur acquisition par le truchement de revenus monétaires, comme c’est le cas pour les salariés, qui dépendent non du volume disponible des vivres mais de l’emploi et des salaires. En fait, Malthus raisonne en terme de volume global de la production alimentaire, sans tenir compte de sa distribution sociale ni de ses fluctuations dans le temps. Il ne fait pas la différence entre les effets imaginaires d’une augmentation imaginaire et impossible de la population au-delà des moyens de subsistance et ceux, réels, d’une diminution relative des subsistances ou de leur inégale répartition sociale. Or prévenir la croissance de la population, selon les intentions proclamées de Malthus, ne requiert pas les mêmes méthodes que l’élimination d’une population déjà existante. Les méthodes de contrôle des naissances, morales ou autres, suffiraient dans le premier cas. Il faut laisser mourir ou faire mourir dans le second. Cette confusion est à l’origine du plus impitoyable des « malthusianismes» contemporains.

Malthus ne voyait même pas de solution dans l’augmentation de la production des subsistances pour les pauvres car, pensait-il, leur population augmenterait aussitôt en proportion. Cette proposition, qui ignore les thèses, depuis vérifiées, de Condorcet  (1743-1794) sur la baisse de la croissance démographique qu’entraîne une amélioration durable du niveau de vie, en implique une autre, à savoir que la population travailleuse doit être maintenue en permanence à la lisière de la disette. Telle est la véritable loi de Malthus. Proposition essentielle à son économie politique qui considère « que c’est le manque de moyens de subsistance qui pousse surtout les classes ouvrières à produire des objets de luxe ; que ce stimulant s’affaiblisse ou disparaisse et qu’il faille moins de travail pour se procurer ces moyens de subsistance et nous avons alors toute raison de croire que l’on consacrera non pas davantage, mais moins de temps à la production des moyens de jouissance » 9. Marx relève que Malthus n’avait pas intérêt à masquer les contradictions de la production bourgeoise mais au contraire à les mettre en évidence pour « démontrer que la misère des classes ouvrières est nécessaire, (nécessaire bien sûr, pour le mode de production capitaliste) et d’autre part pour convaincre qu’il faut un clergé d’Etat bien engraissé si l’on veut avoir une demande adéquate  »10. Cette recommandation de Malthus est parfaitement appropriée à l’économie capitaliste et, même si elle n’est pas explicitement formulée aujourd’hui, elle explique la « rationalité des lois fiscales » qui ménagent les hauts revenus de même que l’existence de corps auxiliaires surpayés (les cadres en général, la haute administration, etc.) qui contribuent à une consommation de luxe indispensable à l’entretien du marché capitaliste.

C’est donc bien l’idéologie de classe qui inspire à la fois la justesse des raisonnements de Malthus et les errements de ses conclusions. Tandis que sa crainte d’une surpopulation dévoreuse de rente le pousse à évoquer, contre toute raison, une surpopulation absolue, c’est avec plus de rigueur qu’il construit sa théorie de la valeur dans ses ouvrages postérieurs où il s’appuie, de fait, sur la notion d’une surpopulation relative. Il constate, sans que ses épigones semblent y avoir pris garde, que cette surpopulation (relative) provient de ce que les revenus de la classe ouvrière ne lui permettent pas de racheter sa propre production et que cette sous-consommation, qui apparaît comme une surproduction aux yeux des économistes libéralistes, ne peut être résorbée que par une classe improductive dont Malthus se reconnaît comme le représentant et s’offre comme le bénéficiaire.

Enfin Malthus, dans sa critiques des thèses de Godwin, reproche à celui-ci « d’attribuer aux institutions humaines tous les vices et toutes les calamités qui pèsent sur la société » (p. 95). « S’il en était ainsi, raisonne Malthus, chercher à bannir le malheur de notre monde n’apparaîtrait pas comme une entreprise désespérée : la Raison serait en effet l’instrument grâce auquel on pourrait espérer réaliser une aussi heureuse réforme. Mais les maux, dont certains ne sont que trop réels, causés par les institutions humaines, peuvent être considérés comme légers et superficiels en comparaison des malheurs beaucoup plus graves qui proviennent des lois de la nature et des passions des hommes. » (p. 95) La Raison ne peut rien, mais Malthus l’invoque néanmoins pour pouvoir imposer son plan, raisonnable, qui contraindrait les hommes des classes inférieures à ne se marier que s’ils ont les moyens de nourrir leurs familles. Mais comment leur imposer cette restriction ? par l’éducation, propose-t-il (p. 216), qui leur apprendrait la chasteté et la prévoyance. Mais sa confiance dans cette solution « raisonnable » est médiocre. Malthus se laisse emporter par sa « passion » quand il préconise implicitement la coercition, celle-ci étant « naturellement » entre les mains de la classe supérieure qui se doit d’imposer à ces populations misérables et sans entendement « sa raison ». Châtiments et récompenses, abolition ou promulgation des lois sont les privilèges de cette classe dominante à laquelle, en tant que « propriétaire », Malthus appartient, à laquelle il s’adresse sans équivoque et qui l’entendra.

Le génie de Malthus aura été de révéler à la bourgeoisie ce qui deviendra l’une de ses préoccupations majeures : la nécessité d’intervenir dans la reproduction de la force de travail, c’est-à-dire sur la démographie des classes exploitées, afin d’éviter que les besogneux et les chômeurs ne tombent à sa charge. Deux méthodes sont à sa portée. L’une est le « contrôle volontaire des naissances par l’éducation ». Mais il n’y croit guère. Par contre, en liant le principe de population à la production, Malthus a aussi suggéré de rechercher dans l’économie les moyens d’agir plus efficacement sur la population : l’action sur le niveau de consommation, sur les institutions vouées à l’entretien et à la reproduction de la vie fait partie de l’arsenal utilisé par les économistes libéralistes ; ils sont aujourd’hui mis en œuvre à travers le monde par les plus puissantes des agences internationales, la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. Ajoutons qu’il semble de plus en plus que certains secteurs pourraient envisager le recours à la guerre, aux massacres et aux épidémies comme moyens encore plus radicaux d’agir sur la démographie.

Malthus nous donne aussi à réfléchir sur la causalité démographique qu’on lui prête et sur sa portée. La démographie agit-elle comme cause dans l’histoire ? La surpopulation absolue est, nous l’avons vu, une vision idéologique et imaginaire de Malthus, en contradiction avec ses propositions logiques. Toutefois, l’idée selon laquelle l’accroissement de la population pourrait être à l’origine d’événements décisifs est présente, souvent sans être explicitée, dans beaucoup de travaux contemporains. La notion de « révolution démographique », que constatait Landry 11, de descriptive est devenue explicative. Des « explosions démographiques» surgissent ex nihilo pour expliquer les grands bouleversements contemporains. Le nazisme a utilisé cet argument pour revendiquer son Lebensraum, son « espace vital ». Les guerres, comme pour Malthus, seraient encore, pour beaucoup d’historiens, la conséquence d’un surgissement d’hommes et de femmes adultes en quête des terres susceptibles de les nourrir, et parvenus, on se demande comment, en âge de se battre pour les conquérir sans avoir disposé de moyens alimentaires pour croître. Enfin le sous-développement, qu’accompagne généralement un accroissement démographique, est expliqué par une incontinence sexuelle aberrante des populations pauvres ou par les vertus d’une médecine toute puissante qui serait parvenue à guérir les maladies de la faim.

La démographie est ainsi l’objet de fantasmes. La présentation délibérément catastrophiste de la croissance démographique inspire la peur et les réactions d’hostilité envers les peuples les plus pauvres ayant, pour des raisons que je résume plus loin 12, des taux de natalité élevés. Les circonstances historiques de cette croissance ne sont pas toujours explicitées ; elle apparaît comme l’effet d’une prolifération irrésistible, « animale », qui suggère chez certains que seules la guerre et ses massacres ou les épidémies pourraient enrayer. Les famines apparaissent comme les conséquences inévitables et en définitive nécessaires d’une telle prolifération dont ne seraient responsables que ceux qui ne savent pas maîtriser leur croissance.

Le catastrophisme démographique se fonde sur une facilité d’interprétation. Il suppose que les taux de natalité et de mortalité demeureront identiques sur la période de prévision ; seules sont présentées au grand public les hypothèses qui extrapolent le mouvement démographique déjà amorcé, à l’exclusion d’autres mouvements démographiques possibles au cas où certaines conditions politiques, économiques et sociales sont remplies. Ce type d’arguments est utilisé pour terroriser les uns par les autres : les pauvres sont à redouter pour leur prolifération ; quel-ques irréfléchis voient déjà des hordes, venues du fond des déserts, conquérir de haute lutte par le seul effet du nombre nos pays nantis ; comme si une opération militaire de cette envergure était à la portée de peuples sans ressource. Pour d’autres, les immigrés, déjà dans la place, trop féconds, menacent l’intégrité nationale et les « valeurs judéo-chrétiennes », comme si de telles valeurs, pour ce qu’elles valent, ne pouvaient être portées que par-dessus une certaine couleur de peau. La démographie deviendrait pour ceux-là la caution scientifique d’arguments réactionnaires et racistes, touchant à une sensibilité exaspérée par la crainte de la misère venue de la concurrence (organisée par leurs employeurs) de travailleurs moins exigeants. Arguments fondés, donc, comme l’écrivait Engels, sur « un important fond de vérité », qui leur donne crédibilité.

Marx concluait ses critiques de Malthus par l’affirmation que « chaque mode de production, chaque système social, possède ses propres lois de population». En d’autres termes, la démographie ne commande pas l’histoire, elle en est le produit. Afin de le comprendre, il faut démêler les paralogismes de Malthus et reprendre pour ce faire le raisonnement d’ensemble concernant les rapports entre la croissance de la population et la production des subsistances.

Une distinction s’impose à cet égard entre différents systèmes de production susceptibles de répondre à des lois démographiques différentes.

Dans les sociétés domestiques 13, la reproduction démographique qui s’accomplit par la venue à maturité d’une nouvelle génération est toujours très inférieure non seulement au potentiel fécond des femmes pubères, comme c’est le cas dans toutes les sociétés, mais à la natalité. La démographie des populations paysannes africaines, par exemple, montre un très fort taux de natalité, mais une forte mortalité jusqu’à l’âge de 12 ou 13 ans. Lorsqu’il y a accroissement de la population, il ne vient pas d’une fécondité ou d’une natalité plus élevées, mais de la diminution de l’écart entre un taux de natalité relativement constant et la mortalité enfantine 14. L’augmentation du taux de survie tiendra d’abord à la possibilité pour les enfants d’accéder à une quantité suffisante de subsistances jusqu’à leur maturité. Faute de quoi une fraction de cette génération mourra, fraction socialement définie par la manière dont la pénurie sera distribuée. La reproduction dépend donc, non seulement de la natalité à laquelle on doit un contingent périodique de nouveau-nés, mais aussi des capacités économiques de la génération productive à alimenter cette nouvelle génération pendant toute sa période pré-productive. La reproduction des effectifs dépendra donc économiquement de la productivité du travail agricole vivrier et, sur le plan social, du mode de partage des subsistances entre les générations productives et pré-productives 15.

Si l’alimentation n’est pas suffisante à elle seule pour assurer la survie, elle en est la première nécessité et il est possible de restreindre notre raisonnement à ce besoin prioritaire qui, s’il n’est pas satisfait, retire tout fondement aux raisonnements portant sur les autres nécessités de la vie.

La productivité du travail agricole vivrier

La productivité du travail agricole vivrier (ou PAV) mesure la quantité moyenne de subsistance produite par un adulte actif pendant une période donnée ; le surproduit vivrier étant la part de ce produit qui dépasse la consommation du producteur. La période significative démographiquement est celle qui correspond à la maturation d’une génération nouvelle, période d’une durée définie par le niveau de développement de chaque société. Dans les sociétés domestiques d’auto-subsistance où tous les actifs sont engagés dans la production agricole, la reproduction simple d’une génération suppose que la productivité vivrière moyenne des producteurs agricoles des deux sexes de la génération précédente soit telle que chaque adulte productif crée un surproduit suffisant pour nourrir un enfant jusqu’à sa maturité.

La connaissance de la productivité moyenne du travail agricole vivrier (PAV) d’un adulte est une donnée indispensable à l’évaluation de la croissance démographique dans ces sociétés. Quelle que soit la natalité, la croissance 16 ne peut être supérieure au surproduit d’un couple mixte d’adultes pendant la période conventionnelle de maturation d’un enfant, divisé par la consommation moyenne d’un enfant pendant la même période. La PAV en fixe le maximum absolu. C’est une donnée cependant rarement recherchée et qui ne figure généralement pas dans les statistiques. On trouve plus souvent des chiffres concernant le rendement de la terre, lequel n’informe pas, comme la productivité du travail vivrier, sur les capacités de reproduction démographique 17.

D’un point de vue méthodologique, raisonner dans un champ transdisciplinaire demande l’élaboration de concepts et de notions qui transcendent ceux qui procèdent de chacune des disciplines concernées. Ainsi en ce qui concerne la mesure du temps, on ne peut se satisfaire du décompte horaire, conventionnellement utilisé par l’économie capitaliste pour séparer le temps de vie du temps de travail et découper celui-ci en unités précises afin de ne payer le prolétaire qu’en proportion du travail fourni et non en fonction de ses besoins vitaux. Les durées pertinentes du point de vue de l’être humain (et non du patron qui ne le paie que pour son temps de travail) sont la saison, l’année révolue, les périodes productives ou improductives de la vie, le temps de maturation, l’espacement entre les moments de restauration, etc.

Le taux de croissance économique ou vivrier de la population sera donc commandé par le taux de productivité qui en fixe le maximum absolu, puisque la population ne peut croître sur ses propres ressources qu’en fonction de ses disponibilités vivrières. A aucun moment, dans une économie d’auto-subsistance et compte tenu des stocks éventuels, la population D ne peut excéder le quotient de la production vivrière V (c’est à dire la productivité agricole vivrière moyenne, PAV, multipliée par le nombre de producteurs agricoles C, divisée par la ration individuelle moyenne r :

V = (PAV) fois C

=  (PAV) fois Cr sur r

La notion d’autosubsistance étant pertinente à l’échelle mondiale, la population du globe ne peut excéder ce quotient. L’existence de stocks dans les pays nantis, même invendables, montre que la population mondiale actuelle n’a pas atteint son plafond. Certains économistes estiment à 90 milliards la population qui pourrait être nourrie par notre planète, si elle était végétarienne et à 36 milliards si elle était carnivore 18. D’autres voient déjà la saturation démographique de la planète pour les prochaines décennies.

Dans une société d’autosubsistance à faible productivité agricole et dépourvue de réserves, le taux de survie de chaque cohorte 19 dépend plus des aléas de la production agricole que de la natalité. A chaque déclin de la production vivrière, les effectifs de la génération improductive diminue absolument 20. Le rattrapage démographique se fait par le maintien d’une natalité aussi élevé que possible afin qu’une population d’enfants sans cesse renouvelée soit prête à tirer parti de tout redressement de la situation alimentaire, au prix naturellement, d’une mortalité enfantine relevée en proportion lors de la crise alimentaire suivante.

Donc, dans les sociétés domestiques d’auto-subsistance, la «loi de population» semble être le maintien en permanence d’un taux de natalité maximum comme moyen de maintenir les effectifs au niveau permis par la productivité agricole vivrière moyenne sur la durée d’une génération. Une explosion démographique ne peut pas provenir de ce type de société.

Si la fécondité fixe un maximum absolu à la croissance démographique, la productivité agricole en fixe le niveau effectif. Au delà des variations globales du volume de nourriture, sa distribution différentielle entre générations agit sur la mortalité des enfants, donc sur la croissance démographique. Pour mesurer celle-ci, les taux de natalité et de fécondité doivent être corrigés en fonction de ces données économiques. Par contre, si les disponibilités alimentaires étaient illimitées, ce seraient les taux de natalité et de fécondité, corrigés par une morbidité non nutritionnelle (donc ici sensible aux effets de la médecine), qui détermineraient la croissance démographique. La productivité agricole vivrière marque donc un seuil. Elle définit deux régimes de croissance démographique. Si elle est trop basse pour alimenter les effectifs d’une nouvelle génération de la naissance à la maturité, la croissance sera régentée par les fluctuations des disponibilités alimentaires ; c’est le cas dans les sociétés domestiques décrites ci-dessus. Si la productivité du travail agricole est telle que la production permet de nourrir un nombre d’enfants supérieur au potentiel à naître, la croissance dépendra des taux démographiques ; c’est le cas dans les sociétés industrielles.

Lorsqu’on observe une croissance démographique, c’est-à-dire une augmentation de la population adulte d’une génération à l’autre, c’est qu’il y a eu nécessairement une augmentation concomitante et continue de l’approvisionnement alimentaire sur une durée au moins égale à la période de maturation d’une génération.

D’une façon plus générale, les transformations démographiques observées lors du passage d’un système social à un autre sont moins souvent la cause que l’effet des circonstances économiques. Les échanges avec d’autres populations, par exemple l’apport de produits alimentaires ou l’immigration de producteurs agricoles, agissent sur la croissance démographique ; le commerce des grains ou l’esclavage ont des effets décisifs sur la démographie.

Partage social des ressources alimentaires

Nous avons précédemment repéré un moment de la vie, celui de la maturité, où un individu devient à la fois apte à procréer et à produire sa subsistance et celle de son ou ses substituts. En deçà de ce moment, un décès pendant la période préproductive prive absolument la société de ce potentiel de croissance tandis que l’investissement en subsistance consacré à la croissance de cet individu est définitivement perdu. La période préproductive de l’individu peut être divisée elle-même en deux : la période infantile pendant laquelle l’embryon et le nouveau-né sont nourris par l’intermédiaire de la mère (période qui durerait donc de la conception au sevrage complet) et la période enfantine pendant laquelle, étant sevré, la survie de l’enfant dépend de l’ingestion directe de nourriture. Cette distinction permet d’en faire une autre entre disette et famine : il y aurait disette lorsque les fluctuations à la baisse de la production vivrière moyenne affecte la nutrition des générations improductives (agissant donc surtout sur la mortalité enfantine et sénile); la famine se manifeste lorsque le produit disponible est insuffisant pour assurer l’alimentation de toutes les générations, donc aussi des mères adultes, de leurs embryons et des nourrissons. La disette se définirait ainsi économiquement comme étant structurelle et la famine comme conjoncturelle.

Au-delà de la productivité du travail agricole vivrier (PAV), qui détermine globalement le volume disponible pour une société dans son ensemble, sa répartition entre les différentes fractions sociales établit donc, indépendamment des échanges, le taux de reproduction de chacune d’elles.

a) Partage entre générations

Dans les sociétés domestiques, selon une pratique assez générale, les enfants n’ont accès qu’aux restes des repas des adultes. En raison de ce mode de partage, en cas de disette, leur portion est plus que proportionnellement réduite, car il est admis que les adultes actifs, et plus particulièrement les hommes, doivent être nourris suffisamment pour assumer leurs tâches. La malnutrition tend donc à frapper la population enfantine avant celle des adultes. En temps de famine, la perpétuation du groupe exige, de façon plus drastique encore qu’en temps de disette, que les adultes capables de procréer à nouveau et de créer dans le futur un surproduit qui alimentera la croissance soient les derniers sacrifiés aux dépens des improductifs, dont les enfants. En outre, la population adulte féminine étant alors elle-même touchée par la malnutrition, c’est aussi la population infantile qui est frappée par une mortalité plus élevée 21. La répartition du produit entre générations est, dans ces sociétés domestiques, à la base du mode de reproduction.

Par contre, entre ses composantes sociales (maisons, communautés, lignages), qui produisent chacune leur alimentation, il y a des transferts occasionnels mais pas de redistributions inégalitaires qui procéderaient d’une exploitation systématique des unes par les autres. C’est ce mode particulier de distribution des subsistances qui contribue à donner à la société domestique une démographie spécifique.

b) Partage entre classes et peuples

Dans toutes sociétés de classes, l’essentiel de l’exploitation repose sur l’accès inégal aux nécessités de la vie, dont la nourriture. Dans les sociétés pré- et exo-capitalistes, l’exploitation, quand elle se manifeste, agit d’abord sur le partage du surproduit vivrier. Dans le servage ou l’esclavage, par exemple, une classe improductive, dédaigneuse des travaux viles de la terre, se nourrit du travail agricole de classes asservies. La reproduction démographique de la première et des secondes est conditionnée différemment par les modalités économiques et sociales de cette exploitation. Les classes dominantes se trouvent en position d’utiliser prioritairement les moyens de reproduction et les forces vives émanant des classes dominées : leur surproduit agricole par des procédés de taxation ou d’extorsion, et leurs femmes par l’hypergamie.

Chaque classe sociale possède donc des caractéristiques démographiques qui correspondent à des rapports sociaux de reproduction distincts, qui se manifestent par des différences dans les régimes matrimoniaux ou dans les rapports de parenté.

La situation contemporaine de la démographie des pays sous-développés est le fait du mode d’exploitation de type impérialiste 22.

Nous avons expliqué ailleurs 23 les raisons pour lesquelles l’augmentation de la productivité du travail dans l’agriculture vivrière d’auto-subsistance (à la différence de l’agriculture commerciale) n’a jamais été encouragée puisqu’elle fait disparaître le principal avantage que procure l’emploi de la main-d’œuvre migrante, c’est-à-dire son relatif bon marché. Cette circonstance s’ajoute aux effets de la politique de libre échange appliquée à ces pays et qui ne permet pas la mise en œuvre de moyens de production augmentant la productivité du travail dans l’agriculture vivrière sans mener les entreprises agricoles à la banqueroute.

« L’explosion démographique » des années 1950-1970 en Afrique n’a pas été alimentée par l’agriculture paysanne à la houe. Dans les faits, cette croissance démographique, qui s’est manifestée surtout dans les villes du tiers monde au cours des 25/30 ans qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, a coïncidé avec les importations de produits alimentaires en provenance de pays à haute productivité agricole comme les Etats-Unis, le Canada, l’Australie, etc. Si cette « explosion» démographique s’apparente à celle qu’ont connue les classes ouvrières de l’Europe industrielle sous l’effet de la libre circulation des grains, elle résulte de nos jours, dans les pays du tiers-monde, des stratégies économiques et démographiques internationales qui leur sont appliquées.

Le niveau nutritionnel n’est peut être pas suffisamment pris en considération comme facteur positif de croissance. Il est admis pourtant comme facteur négatif : en cas de famine, on enregistre la diminution de la population comme allant de soi. Inversement, et a fortiori, il faut admettre que les redressements démographiques subséquents ne peuvent avoir lieu sans être précédés ou accompagnés d’un approvisionnement alimentaire proportionné. On attribue plus volontiers la baisse de la mortalité au progrès médical et sanitaire qu’à un accroissement du volume des subsistances. Mais parmi les mesures sanitaires préventives figure en première place une alimentation satisfaisante des mères pendant la grossesse et l’allaitement, et celle des enfants jusqu’à l’âge de leur maturité. Aucune médecine préventive ou curative ne peut sauver (ni « guérir ») un enfant privé de nourriture. L’alimentation est à la base de la santé sur laquelle la médecine n’a qu’un effet correctif et non causal.

L’accroissement démographique d’après guerre est l’effet de la politique dite de « développement » destinée à favoriser la fourniture des firmes d’origine étrangères en matières premières et en main-d’œuvre. Les investissements capitalistes dans les pays sous-développés y recherchaient jusque vers le milieu des années soixante-dix, non seulement des débouchés, mais aussi une main-d’œuvre urbaine locale à bon marché par rapport au prix de la main-d’œuvre des pays riches. La faible productivité agricole vivrière locale permettait jusqu’à un certain point d’assurer la reproduction familiale et l’entretien d’une partie des travailleurs en chômage ou trop vieux et sans sécurité sociale, mais elle ne permettait pas d’alimenter de surcroît de manière prolongée la formation d’une large main-d’œuvre urbaine. L’importation de denrées bon marché produites dans les pays industriels dans des conditions de haute productivité, souvent subventionnées par les gouvernements exportateurs et locaux et même parfois gratuites, était nécessaire pour contenir les prix alimentaires, donc le coût de la main-d’œuvre urbaine des pays importateurs. Mais en même temps, cette politique entravait le développement de l’agriculture vivrière locale placée dans des conditions de « concurrence » insupportables. Elle encouragea l’émigration rurale vers les villes où le coût relatif, en temps de travail, de la nourriture achetée avec un salaire était relativement moindre que celle produite au village. La démographie des villes ne dépendait donc plus des aléas climatiques ni de la productivité agricole vivrière des communautés paysannes, mais du volume des importations alimentaires et de leur accès en fonction du niveau des salaires, de la continuité de l’emploi et aussi des formes populaires d’aide mutuelle. Dans les décennies 1950-1970, les populations urbaines bénéficièrent ainsi d’un accès relativement stable et durable à la nourriture contrastant avec les aléas de la production agricole rurale, offrant donc de meilleures conditions de survie aux enfants, améliorées par la situation sanitaire et hospitalière.

La baisse de la mortalité enfantine qui s’en suivit ne fut pas accompagnée cependant chez les premiers émigrants urbains par une baisse proportionnelle de la natalité, provoquant un rehaussement du seuil de croissance.

Cette situation s’est retournée vers le milieu des années soixante-dix. La demande industrielle en force de travail dans les villes des pays sous-développés a baissé en raison des nouveaux seuils de productivité atteints dans l’industrie mondiale et qui demande moins d’ouvriers mais plus qualifiés. Les activités qui persistèrent alors sur place durent utiliser, sous l’effet de cette concurrence, une force de travail encore meilleure marché, contribuant à constituer ce qu’on a appelé le « secteur informel ».

Par contre, grâce à la concentration croissante du capital, les sociétés capitalistes internationales purent distribuer et déplacer géographiquement leurs investissements industriels en fonction des conditions locales les plus avantageuses, entamant un processus de délocalisation permanente.

Les bureaucraties staliniennes s’ouvrirent sans réserve à cette demande. La Chine organisa des « zones spéciales » de centaines de millions d’habitants pour les offrir à bon marché aux « investisseurs » capitalistes, tandis que l’Europe de l’Est comme l’URSS, qui possèdent une main-d’œuvre plus qualifiée, cherchèrent à attirer les investissement étrangers quitte à aggraver leur dépendance envers le Fonds monétaire international et la Banque mondiale 24.

La demande en force de travail a donc diminué drastiquement au cours de la dernière décennie dans les pays sous-développées situés dans l’orbite capitaliste. Cette population, qui a crû dans les décennies précédentes sous l’effet de la politique d’importation alimentaire et d’emploi décrite ci-dessus, est aujourd’hui dans la situation d’une surpopulation relative. Le problème pour l’économie capitaliste qui l’a créée est de la faire disparaître pour ne pas l’avoir à charge. Idéologiquement, elle est présentée comme une surpopulation absolue, par la confusion faite entre cette population présente et les prédictions d’une future population gigantesque et terrifiante, mais à ce point encore imaginaire.

Sur un plan pratique, on applique à ces populations aujourd’hui surnuméraires, une politique inverse de celle qu’elles ont subies lorsque la demande de main-d’œuvre peu qualifiée était forte. Les politiques de « réajustement» du FMI consistent désormais à élever le coût de l’alimentation dans les villes et à réduire ou supprimer les services publics voués à l’entretien et à la reproduction de la vie. Maintenant que le chômage prévaut, il n’est plus nécessaire de faire baisser le coût de la force de travail en baissant le prix des nécessités de la vie : la concurrence entre travailleurs y suffit. On espère par cette politique féroce renvoyer les travailleurs « excédentaires » dans les campagnes, ce qui advient à une relativement faible échelle, en raison des difficultés de restauration des terres, de réadaptation à l’agriculture, souvent aussi à cause de l’insécurité des campagnes provoquées par la misère ou la prolifération des armées. Pour ces populations, qu’elles soient bloquées dans les villes ou livrées au banditisme, cette politique mène à la faim, à la morbidité et à la mort précoce.

Le contrôle de la démographie des peuples exploités par des moyens démographiques (contrôle des naissances, stérilisation etc.) a échoué. Un forme de contrôle par la faim, la maladie et la mort, plus efficace et plus cruel, s’établit sous prétexte de «rationalité économique» et « d’ajustement structurel » : la leçon de Malthus a été entendue.

Notes

1. « La leçon de Malthus : le contrôle démographique par la faim » in Les spectres de Malthus (Gendreau F., Meillassoux C., Schlemmer B., Verlet M., éds). Paris 1991, EDI-ORSTOM- CEPED, 442 p. Ce chapitre a été repris dans le recueil de textes de Claude Meillassoux publié par les Editions Page deux, L’économie de la vie.

2. J’entends par « pubères » celles et ceux qui se trouvent dans la phase féconde de leur vie.

3. Dans ce qui suit, je m’en tiendrai à la production alimentaire, c’est-à-dire des biens régénérateurs.

4. Malthus T.-R., 1803/1963, Paris, Gonthier/Seghers.

5. « This is now the pet theory of all genuine english bourgeois, and very naturally, since it has the most specious excuse for them, and has moreover, a good deal of truth in it under existing conditions. » (Engels F. 1845 : 309)

6. Il s’agit de la taxe pour les pauvres.

7. Il faudrait ajouter ici : « auxquels elle a accès », ce qui ne semble pas toujours clair dans l’esprit de Malthus.

8. Malthus fait usage de la notion de « nature » et de ses prétendues lois de la façon la plus inconsidérée, tantôt les faisant agir pour le meilleur et tantôt pour le pire ; tantôt commandant les événements, tantôt devant être renforcée par la loi des hommes ! Mais toujours sacrant la justesse de son raisonnement.

9. Dangeville, in Marx, Engels : Critique de Malthus, 1978 : 298 ; 243.

10. Principle of Political Economy, p. 334, in Dangeville, 1978 : 298 ; 243.

11. Landry A., La révolution démographique, 1934, Paris.

12. Voir aussi dans ce volume : « Troubles de croissance: les paradoxes et les peurs », p. 111.

13. Il s’agit des sociétés agricoles d’autosubsistance, hors marché et non soumises à tribut, utilisant des outils aratoires manuels et individuels de faible productivité. Le rapport entre productifs et improductifs se fonde sur les capacités physiques des individus et non sur une appartenance de classe. Bien que les communautés domestiques alimentent aujourd’hui le marché international du travail, la persistance de la production vivrière familiale à la houe oblige encore à en tenir compte comme modèle de référence.

14. J’appelle mortalité enfantine celle qui touche l’individu entre le sevrage et la maturité. La mortalité infantile étant celle qui frappe les enfants nourris au sein, donc dépendant de l’état physiologique de la mère.

15. La distribution aux générations postproductives ou aux infirmes n’affecte le raisonnement que dans la mesure où elle se ferait aux dépens des générations productives ou préproductives.

16. Compte tenu d’un taux de mortalité habituel.

17. On peut même observer parfois une relation inverse entre productivité (du travail) et rendement (des terres). Là où la culture est extensive, la productivité est généralement forte et le rendement relativement bas ; le passage à la culture intensive peut abaisser la productivité du travail parfois drastiquement. Ce qui veut dire qu’un progrès objectif sur le plan des techniques agricoles peut avoir un effet économique et démographique négatif.

18. Cépède M., 1970, « Economie de l’alimentation », Encyclopedia Universalis, I : 670.

19. Ensemble des individus d’un même univers statistique ayant vécu un même événement à portée démographique pendant une même période. Exemple: tous les enfants nés au cours d’une année.

20. Voir plus bas ce qui concerne le partage de la subsistance entre générations.

21. Selon une enquête faite sur un large échantillon international : « studies of intra-household allocation of nutrients show [that] food goes to the strongest in the family, especially during lean months » (The World Bank Research News, March 1989, 8, 3). Sur le partage de la nourriture en période de famine, peu d’informations sont disponibles en raison de la gêne des informateurs à faire état des comportements cruels imposés par ces circonstances. Voir à ce sujet l’étude de Monique Chastanet, 1991.

22. C’est-à-dire l’exploitation qui s’exerce à travers la domination de systèmes sociaux (communauté domestique ou « nations » par exemple) à la différence du capitalisme dans lequel l’exploitation s’exerce directement sur des individus.

23. Voir Die Wilden Früchte der Frau, Syndikat, 1976, Frankfurt am Main, 208 p.

24. Dépendance qui contribua à leur chute dans la zone d’influence capitaliste.

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