Education et formation/Québec

La lutte estudiantine continue au Québec

Carré_rouge_udmPar le Cercle la brèche*

Au printemps 2011, le gouvernement québécois dirigé par le Parti libéral (PL) de Jean Charest décide d’augmenter graduellement les frais d’inscription et de scolarité dans les universités: le montant des taxes devrait passer de 2168 à 3946 dollars d’ici en 2018-19. Les étudiant·e·s québécois·e·s réuni·e·s autour de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ), qui deviendra la Coalition large de l’ASSÉ (CLASSE), de la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ), et de la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ), organisent rapidement des assemblées générales pour demander le retrait du projet. La mobilisation s’organise en réaction au refus du gouvernement d’entrer en matière. Les premiers établissements entrent en grève dès février 2012. Le mouvement estudiantin prend de l’ampleur après le succès de la première manifestation nationale du 22 mars 2012. La revendication «bloquons la hausse!» trouve désormais un écho croissant au sein de toute la société civile. Face à la pression des étudiant·e·s qui bénéficient du soutien d’une large frange de la population, le gouvernement répond avec une répression inouïe. Un rapport rédigé en avril 2013 par la Ligue des droits et libertés, l’Association des juristes progressistes et l’ASSÉ atteste l’usage d’une violence inédite, celle-ci étant en outre légalisée par la Loi 78 (devenue ensuite la Loi 12) créée expressément pour contrer les manifestant·e·s. Ce ne sont pas moins de 2913 personnes qui sont arrêtées entre le 15 mars et le 2 août 2012. De plus, deux étudiants ont chacun perdu l’usage d’un œil en raison des coups de matraque et des tirs de bombes de gaz lacrymogènes de la part des policiers. La répression n’affaiblit pas pour autant la grève étudiante. Bien au contraire. Car en appelant la population à la «désobéissance civile», les étudiant·e·s font preuve d’une détermination remarquable, poursuivant leurs manifestations pacifiques. Durant l’été, la pression sociale contraint le gouvernement Charest à convoquer des élections anticipées dans le but d’affaiblir le mouvement de grève. Le Parti Libéral (PL) au pouvoir depuis 11 ans est battu avec un faible écart de voix. Le Parti Québécois (PQ) sort gagnant après avoir effectué une campagne électorale pour l’abrogation de la Loi 12 (anciennement Loi 78) et pour l’annulation de la hausse des frais de scolarité. Malgré ses promesses, partiellement tenues, le PQ ne se distancie pas de son prédécesseur en ce qui concerne la politique de l’éducation. Une nouvelle étape s’ouvre alors au Québec. C’est pour mieux comprendre comment la lutte estudiantine se poursuit que nous avons interviewé Benjamin Gingras, porte-parole de l’ASSÉ et étudiant-doctorant à l’Université du Québec à Montréal.

Comment expliques-tu la fin du mouvement estudiantin québécois à la suite des élections du 4 septembre 2012?

D’abord et avant tout, il est important de savoir que la fin de la grève de 2012 ne signifie pas la fin du mouvement étudiant québécois, tout comme son déclenchement n’est pas synonyme de sa naissance. Le mouvement étudiant existe depuis plus de 40 ans et son aile combative a toujours existé sous une forme ou une autre. L’ASSÉ, et les luttes actuelles, n’en sont que la continuité. Mais pour répondre à votre question, la grève a pris fin lors de l’élection du Parti Québécois (PQ) le 4 septembre 2012. Le PQ promettait d’annuler la hausse des frais de scolarité et de tenir une grande réflexion sur l’éducation dans le cadre d’un sommet. L’ASSÉ a toujours été indépendante des partis politiques et n’a jamais pris position en faveur de la voie électorale comme moyen d’avoir gain de cause. Le PQ, arborant le carré rouge et participant aux manifestations, a réussi à profiter de la grève pour se faire élire. Ce n’est qu’à ce moment que la toute dernière association en grève est rentrée en classe avec l’annulation par décret de la hausse des frais de scolarité. En ce sens, la hausse que voulaient mettre en place les libéraux de Jean Charest, ancien premier ministre du Québec, a effectivement été bloquée.

Le Parti Québécois (PQ) a promis à plusieurs reprises, avant et après son élection, d’ouvrir un débat général sur l’éducation supérieure en organisant un «Sommet sur l’enseignement supérieur» qui s’est tenu le 25-26 février 2013 à Montréal. Quelle a été votre approche, en tant qu’ASSÉ, vis-à-vis de cet événement? Qu’est-ce qui a été décidé lors de ce sommet?

L’ASSÉ était très méfiante face aux promesses du PQ, mais c’était un sujet qui divisait beaucoup au sein de nos associations. Nombre d’entre elles ont pris position pour le boycott du Sommet, alors que d’autres souhaitaient notre participation afin de profiter de cette tribune pour parler de nos revendications. Le PQ donnait déjà beaucoup d’indices nous laissant penser qu’il allait opter pour l’indexation des frais de scolarité, rejetant ainsi la gratuité scolaire, notre revendication principale et principe fondateur. Il y avait un double discours de la part du PQ quant à la possibilité de considérer sérieusement la gratuité scolaire dans le cadre du Sommet, or, nous avons lancé un ultimatum: la gratuité scolaire sera considérée comme une option sérieuse en ce qui concerne les frais de scolarité, ou l’ASSÉ n’y participera pas. Suite au refus du PQ d’aborder le débat en ce sens, nous avons opté pour le boycott du Sommet et la contestation dans les rues, devant le lieu où il se tenait.

Des milliers d’étudiant·e·s ont manifesté pendant ce sommet. En même temps, les représentants d’autres associations estudiantines, telles que la FECQ et la FEUQ, ont pris part activement au sommet. N’y a-t-il pas une «volonté de concertation» à relever entre le PQ et ces associations?

Il y a toujours eu deux pôles dans le mouvement étudiant au Québec; un qui mise sur le syndicalisme de combat, qui implique d’établir un rapport de force contre un adversaire, et un pôle qui est concertationniste, qui fait plutôt usage de lobbysme. Aujourd’hui, l’aile combative du mouvement étudiant est incarnée par l’ASSÉ, alors que le concertationnisme est pratiqué par la FECQ et la FEUQ. Le lobbysme que pratiquent les fédérations consiste à se rapprocher des instances de pouvoir avec l’illusion, dans certains cas, de les transformer de l’intérieur. C’est ce qui a été fait par Léo Bureau-Blouin, qui était président de la FECQ pendant la grève et qui est maintenant député du Parti Québécois. En ce qui concerne l’efficacité du lobbysme des fédérations, on peut se poser des questions!

A nouveau, les étudiant·e·s sont confronté·e·s à une nouvelle hausse des taxes, mais plus «douce» car prenant la forme d’une indexation des taxes d’étude (3% d’augmentation par année, soit environ 70 dollars canadiens). Quelles sont les logiques sous-jacentes de cette proposition au Québec? Peut-on voir dans celle-ci une continuité de la politique menée sous le gouvernement Charest?

C’est tout à fait une continuation de la politique des libéraux dans le sens que l’éducation est encore considérée comme un bien marchand. L’éducation est mise au même rang qu’une pinte de lait en devenant un produit qui suit l’inflation. Le gouvernement fait usage de novlangue en insistant sur le fait que l’indexation des frais de scolarité est en réalité un gel, mais il demeure que les coûts monétaires des études universitaires augmentent plus rapidement que la hausse des salaires et de l’aide financière par des bourses. Les frais de scolarité augmentent, et vont même dépasser la hausse prévue par les libéraux. C’est une hausse générale illimitée!

Un autre aspect de la marchandisation de l’éducation supérieure, contesté par les étudiant·e·s, est le développement de l’«autonomie universitaire» au sein des établissements scolaires. Qu’est-ce que tu peux nous dire à ce sujet dans le cas du Québec?

Au cours des étapes menant vers le sommet, il était de plus en plus question d’un conseil national des universités qui aurait la charge de se pencher sur la standardisation de la formation universitaire. Bien qu’encouragée par les autres associations nationales (FECQ, la FEUQ, et la TaCEQ – Table de concertation étudiante du Québec), l’ASSÉ est extrêmement méfiante, craignant l’implantation de mesures d’assurance-qualité. C’est le processus de Bologne appliqué au Québec. Récemment, dans un rapport déposé dans le cadre du chantier post-sommet sur un conseil national des universités, il est question de créer une instance chargée d’uniformiser les programmes universitaires et de recommander l’abolition de programmes ayant «épuisé leur utilité». Or, les universités ont déjà les moyens pour évaluer leurs programmes, et cela passe entre autres par les étudiant·e·s, mais aussi par le reste de la communauté universitaire (professeur·e·s, chargé·e·s de cours, etc.). Les risques liés aux mécanismes d’assurance-qualité sont multiples, et la perte de l’autonomie des universités au profit d’une instance gouvernementale n’en est qu’une seule. Ce que nous voulons c’est l’indépendance des universités de l’ingérence du secteur privé qui pourrait orienter les programmes et la formation universitaire vers des visées davantage marchandes. Au Québec, c’est l’autonomie du savoir qui est revendiquée, c’est-à-dire un savoir indépendant des besoins du secteur privé. Une autonomie qui permet aux directions des universités de recourir davantage aux entreprises pour le contenu académique au détriment du savoir scientifique. Cela reflète un désengagement de l’État envers l’éducation, ce qui naturellement n’est guère souhaitable!

Après l’échec du Sommet de Montréal en ce qui concerne la satisfaction des revendications estudiantines, et dans un contexte d’austérité sociale qui met à mal les services publics, quels sont les moyens d’action que l’ASSÉ propose dans cette nouvelle configuration sociale?

La campagne de l’ASSÉ pour l’année académique 2013-2014 mise sur l’austérité en tant que telle. C’est un concept très large bien sûr, mais nous ciblons certaines mesures en particulier, soit l’indexation des frais de scolarité, la hausse des tarifs de l’eau et de l’électricité, les coupes budgétaires dans l’aide sociale et les centres de la petite enfance et enfin la réforme de l’assurance-chômage. Nous allons orienter notre campagne sur l’information de masse, en explicitant ce qu’est l’austérité, comment elle affecte le tissu social au Québec et ailleurs dans le monde, en proposant des alternatives fiscales qui rendent caduc le retour à l’austérité. Cette campagne d’information sera vaste et nous allons utiliser tous les moyens que nous avons. Une grande manifestation s’est tenue le 28 septembre contre l’indexation des tarifs de l’eau et de l’électricité, tandis que d’autres actions suivront au cours de l’année. Cette manifestation est organisée par la coalition opposée à la tarification et à la privatisation des services publics, qui inclut des groupes communautaires, des syndicats et d’autres acteurs dans les mouvements sociaux.

Avez-vous pu tisser des liens internationaux pour faire connaître votre lutte au Québec ailleurs dans le monde?

Plus que jamais, l’ASSÉ travaille à élargir la lutte étudiante et à la situer dans un contexte beaucoup plus large. Nous avons pu construire des réseaux de solidarité très importants à travers le monde avec des syndicats étudiants partageant nos ­revendications. Maintenant, les attaques des gouvernements provincial et fédéral se multiplient au Québec, et, par l’alliance avec les groupes qui subissent ces attaques, nous travaillons pour construire une résistance commune. L’ASSÉ a comme principe la solidarité avec toutes les luttes progressistes. Cela nous permet de se rapprocher des autres grands mouvements sociaux, tels que Idle No More [Mouvement social au Québec qui regroupe les revendications autochtones en opposition à la politique du gouvernement fédéral] et les syndicats, mais aussi les groupes de défense des personnes à l’aide sociale et celles au chômage. Nous participons et aidons régulièrement à organiser des manifestations et actions d’éclat avec nos alliés. Tout porte à croire que nous allons continuer ainsi à l’avenir. Nous considérons que les attaques sur l’éducation publique sont symptomatiques d’un plus grand problème, et nous allons le combattre avec tous et toutes nos allié·e·s.

* Cet interview est paru dans La brèche n°7, octobre 2013.

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