Education et formation/Suisse/Suisse

Pour un Erasmus++

Par Nicola Cianferoni

L’une des conséquences immédiates de l’initiative populaire «contre l’immigration de masse» acceptée par la majorité des votant·e·s le 9 février 2014 a été l’exclusion de la Suisse du programme Erasmus+. Cela a suscité un sentiment d’indignation dans la jeunesse comme l’attestent les manifestations spontanées contre les résultats du vote à Zurich, Berne et Genève. Les étudiant·e·s se sont mobilisé·e·s notamment à Berne et à Genève pour contester la suppression du programme Erasmus+. La remise en cause de celui-ci est considérée à juste raison comme une attaque contre un principe progressiste: la possibilité d’effectuer des échanges internationaux entre universités. Aucun regard critique sur le contenu de ce programme n’est toutefois émis ni par les étudiant·e·s ni par le corps professoral. Et, pourtant, la date même de la création d’Erasmus+ n’est pas le fruit du hasard. Le programme, introduit en 1987, vise explicitement «à renforcer les compétences et l’employabilité, ainsi qu’à moderniser l’éducation, la formation et le travail des jeunes». Son introduction a crû considérablement la mobilité internationale au détriment de celle interne aux pays.

Le prélude de cette «modernisation» prônée par la Commission européenne est ladite Reforme de Bologne. Par l’introduction d’un système universitaire basé sur les crédits ETCS, il s’agissait de promouvoir la mobilité en créant la figure de l’étudiant-consommateur à même de choisir plus «librement» et «naturellement» l’établissement où suivre un cursus sur la base d’un rapport qualité-prix. Le relèvement des taxes, processus à l’œuvre tant en Suisse qu’à l’étranger, constitue la dernière étape pour rendre effective la mise en place d’un «marché du savoir» à l’échelle européenne. Or, quinze ans après les premiers jalons de la Reforme de Bologne, les conséquences sociales de ce processus sont bien connues. Le «renforcement des compétences et de l’employabilité» s’est traduit par une dégradation généralisée de la qualité de l’enseignement – à l’exception d’une poignée de masters très spécialisés. La scolarisation des cursus académiques a intensifié les études au point de rendre parfois impossible l’exercice parallèle d’une activité rémunérée. Enfin, les étudiant·e·s hanté·e·s par la crainte du chômage délaissent de plus en plus les filières moins professionnalisantes pour se diriger vers celles censées être les plus «sûres» pour l’emploi (sic!).

Les mobilisations étudiantes sont aujourd’hui l’occasion d’exiger un «Erasmus++» : une mobilité pour le plus grand nombre, ne limitant pas celle-ci à une couche réduite d’étudiant·e·s. Cela implique avant tout la gratuité des études: la suppression des taxes, l’octroi de montants plus élevés pour les bourses (celles de mobilité varient entre 250 et 350 euros par mois!), la possibilité de se loger à moindres frais, etc. Ce sont ces éléments qui devraient être au cœur d’une démocratisation de la mobilité englobant tous les niveaux de scolarité post-obligatoire. Seuls de tels dispositifs assurant les besoins économiques et sociaux indépendamment des étudiant·e·s rendront possible un droit à l’éducation comprenant le droit à la libre circulation entre établissements scolaires de pays différents. Ces revendications devraient être au cœur des luttes contre la nouvelle Loi sur l’université à Fribourg, contre la révision de la Loi vaudoise sur les bourses (cf. nos articles p. 4-5 de ce journal), contre les mesures d’austérité qui frappent l’université et contre la hausse des taxes d’études.

Aujourd’hui, dans un contexte où la jeunesse est particulièrement touchée par l’approfondissement de la crise économique et sociale, les politiques en matière d’éducation des gouvernements européens reposent sur les éléments suivants: développement de stages pas ou peu rémunérés, incitation à la formation «tout au long de la vie», promotion de l’entrepreneuriat et du travail indépendant censés accroître l’employabilité des jeunes et faciliter leurs recherches d’emploi. Mais ces mesures ne font que reposer sur les jeunes, les chômeurs et les précaires la responsabilité de leurs difficultés à intégrer le marché du travail. La revendication d’un «Erasmus++» est donc indissociable d’une autre politique pour la jeunesse visant à la protéger face au chômage et à la précarité. (Editorial du journal La brèche n. 8, avril 2014).

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