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Les élèves genevois se mobilisent contre une école élitiste

Tract AJE A5 uneLe 3 septembre ne fut pas une rentrée scolaire comme une autre au collège Rousseau de Genève. Ayant appris que le Département de l’instruction publique (DIP) venait de durcir le règlement pour le cursus, les élèves se sont mobilisés contre les nouvelles dispositions qui pénaliseront les plus faibles d’entre eux. Ils étaient près de septante à brandir une banderole où il était écrit: «Ensemble contre une école élitiste». L’Association des jeunes engagés (AJE) a lancé une pétition pour demander le retrait de ces mesures de durcissement.

Le mouvement se poursuivra avec une manifestation contre ces mesures le mercredi 29 octobre 2014, 14h30, à l’île Rousseau de Genève (près du point du Mont Blanc). Le Cercle La brèche qui soutient cette mobilisation s’est entretenu avec Gabriel Millan, étudiant de deuxième année au collège, et actif dans l’Association des jeunes engagés.

Entretien conduit par Camilla Mina

Le Département de l’instruction publique (DIP) du Canton de Genève a-t-il pris quelles mesures à l’encontre des élèves du post-obligatoire genevois lors de la récente rentrée scolaire?

Depuis la rentrée, un durcissement des règles scolaires est intervenu pour les élèves du post-obligatoire. Concrètement, les élèves se sont vus restreindre le droit au redoublement à une seule fois sur tout le parcours scolaire [deux fois pour les élèves en dernière année]. De même, le nombre de passages par dérogation a été limité à un seul. La règle qui postule l’obtention d’une moyenne de seize points cumulés sur les quatre matières principales (français, maths, option spécifique ainsi que deuxième et troisième langues) était nécessaire pour poursuivre le cursus a été introduite à partir de la deuxième année scolaire. Auparavant, elle ne s’appliquait qu’à partir de la quatrième année, et il n’y avait qu’une deuxième langue Enfin, le délai pour interrompre l’année sans qu’elle soit comptabilisée a été ramené du 30 janvier au 30 septembre. Cela signifie que depuis le début de l’année, nous n’avons que cinq semaines pour «nous rendre compte que nous n’étions pas faits pour le collège». Toutes ces mesures sont rétroactives, à savoir qu’elles s’appliquent à tout-e-s les élèves, y compris ceux et celles ayant déjà commencé leur cursus.

Quel est le but visé par le Conseil d’État?

La soupe qu’ils nous ont vendue pour justifier ces mesures était de dire qu’il s’agissait d’améliorer l’orientation des élèves et combattre l’échec et le «tourisme» scolaires. Si nous sommes en faveur des buts affichés, nous nous sommes toutefois rendu compte qu’en réalité l’object réel était de faire des économies dans l’école post-obligatoire. C’est parce qu’un collégien coûte beaucoup plus cher que n’importe quel élève dans n’importe quelle autre école et, qu’à la fin de son cursus, il n’est pas même apte à travailler. Alors, c’est beaucoup plus simple de restreindre l’accès au collège et de favoriser l’intégration de plus d’élèves dans une école plus « professionnalisante », car c’est beaucoup plus productif.

La Conseillère d’État socialiste responsable du Département de l’instruction publique (DIP) – Mme Emery Torracinta – s’est justifiée auprès de la jeunesse de son parti en affirmant que la réduction des délais pour interrompre le cursus est motivée par le fait que l’interruption de l’année scolaire permet des voyages pour apprendre les langues. C’est un argument complètement stupide. Seulement les enfants des riches peuvent se permettre de tels voyages et, dans la plupart des cas, l’interruption de l’année scolaire intervient suite à des événements graves (problèmes familiaux, dépression), ou suite à une surcharge de travail intenable. Les mois qui suivent l’interruption devraient être utilisés en revanche pour faire des stages dans des entreprises ou pour se former dans le but d’intégrer à nouveau le collège ou d’augmenter son bagage de connaissances. Or, la réduction du délai décidé par le DIP ne permet pas de telles possibilités. Quelqu’un qui n’arrive pas à suivre les cours sera par conséquent obligé de terminer l’année et il aura perdu la possibilité de se former.

Comment avez-vous réagi face à ces mesures?

Depuis la rentrée scolaire, nous avons organisé un premier mouvement de protestation pour montrer qu’on avait bien pris connaissance de ces normes et des problèmes qu’elles posaient. Concrètement, nous avons organisé une pétition et une manifestation le 3 septembre. Nous nous sommes rassemblés devant le collège. Il y avait de la musique, nous avons crié des slogans tels qu’«à bas la réforme» et une banderole avec le slogan «ensemble contre un collège élitiste! a été étendue. J’ai fait un discours et les journalistes ont posé des questions. Cette manifestation a été un succès: il y avait une centaine de personnes et les médias étaient présents.

La pétition et la manifestation avaient comme but l’annulation de toutes ces mesures scandaleuses. Nous avons avancé aussi d’autres revendications pour une école qui soutienne les élèves en difficulté en introduisant des cours de soutien. La manifestation a été organisée par l’Association des jeunes engagés (AJE). Il y avait aussi des professeurs qui nous ont soutenus et des représentants de quelques partis. Lors de notre manifestation du 3 septembre, les syndicats des enseignants étaient aussi présents. À ce propos, nous voulons rester indépendants des partis politiques. Il ne s’agit pas de les écarter des manifestations, mais d’éviter qu’ils récupèrent le mouvement. Ainsi, quand ils sont venus, nous leur avons demandé de ne pas sortir les drapeaux et de ne pas distribuer leurs journaux.

Peux-tu nous expliquer qu’est-ce que l’Association des jeunes engagés (AJE)?

L’AJE a été créée en décembre 2013 pour s’opposer au budget 2014 de l’État de Genève. Celui-ci prévoyait des grosses coupes dans les secteurs social et culturel. Ils attaquaient nos espaces de quartier, nos fêtes, nos vies. Il fallait donc se mobiliser. Nous avons organisé un premier rassemblement où on était quinze. Nous avons sorti un petit communiqué de presse qui nous a permis un relais médiatique modeste. Nous avons ensuite organisé une deuxième mobilisation avant la votation sur l’avortement du 9 février 2014. Nous étions déjà plus nombreux, une trentaine. Après une période de creux, nous avons saisi les vacances d’été pour nous remodeler et pour recruter des nouvelles personnes au comité. À la rentrée 2014, l’AJE a pris part à la mobilisation contre le durcissement des conditions scolaires dans l’école post-obligatoire. Le but de l’AJE n’est pas d’être active seulement sur les questions concernant l’école, mais celles touchant à la vie des jeunes plus en général. C’est ce qui nous différencie, entre autres, de l’Association des élèves du post-obligatoire genevois (SOUPÔ), qui se limite désormais à l’organisation de fêtes, et ne s’est pas mobilisée avec nous.

Avez-vous obtenu des résultats suite à ces protestations?

Depuis que la pétition a commencé à circuler, le DIP est revenu uniquement sur le point de la rétroactivité en matière des redoublements et des dérogations. D’une part, il s’agit d’une victoire, car si nous n’avions rien fait c’est sûr qu’ils n’auraient pas fait marche en arrière sur ces points. Ce que m’a dit un prof de mon collège, c’est que c’est la première fois en dix ans qu’il voit le DIP revenir en arrière sur l’une de ses décisions. Cela montre que la mobilisation porte ses fruits et que nous pouvons avoir un impact sur les choses si nous continuons à nous mobiliser et à travailler là-dessus.

D’autre part, nous sommes convaincus que cette décision avait pour but de casser le mouvement et de diviser les élèves. Leur raisonnement était de dire que les élèves de deuxième et de troisième année allaient se sentir «épargnés» par ces mesures et allaient laisser les «petits de première» avec leurs problèmes. Bien sûr, les élèves de la première année débarquent au collège dans un lieu où ils n’ont jamais mis les pieds. Ils ne sont pas du tout organisés et ils ne connaissent personne en début d’année. C’est clair que pour eux c’est beaucoup plus compliqué.

Les autorités ont reculé sur la question de la rétroactivité en matière de redoublement et dérogations. Comment avez-vous réagi? Sur la base de quelles revendications le mouvement s’est-il poursuivi?

Nous avons continué à faire circuler la pétition en essayant de maintenir la pression. Nous avons expliqué aux élèves que le recul des autorités était limité à certains points dans le but de nous désolidariser les uns des autres sans faire des concessions majeures. La question de l’échec scolaire a été toujours au centre de notre mouvement. Nous pensons que pour le combattre, les plus faibles doivent être soutenus au lieu de «recevoir des coups» comme c’est le cas actuellement. Il faut savoir que le cycle d’orientation est ultra-accompagné avec des cours de rattrapage, à la différence du collège où nous n’avons aucun appui. Les collégiens sont envoyés à l’École de culture générale (ECG), où les classes sont déjà surchargées. C’est le cas des élèves de l’ECG d’Ella-Maillart qui doivent suivre les cours ailleurs faute de disposer d’assez de locaux. Dans certaines écoles, les salles sont même partagées par plusieurs classes. Comment peut-on étudier dans ces conditions? Au lieu de mettre les élèves en échec, il faudrait plutôt les soutenir par l’introduction des cours de soutien et de rattrapage.

Quelles sont les perspectives du mouvement?

Nous n’allons pas arrêter le mouvement avant que toutes les mesures ne soient retirées. Pour nous c’est clair: il n’y a aucun compromis possible. D’autant plus suite aux promesses non tenues que la Conseillère d’État a pris avec nous lors d’une rencontre avec nous avant les vacances d’été. Actuellement, nous essayons d’avoir des représentants dans chaque établissement du post-obligatoire. C’est compliqué. Il s’agit d’un travail énorme qui doit se concilier avec nos cours et nos activités en dehors de l’école. Nous souhaitons avoir des représentants partout, amener plus de participants aux réunions, proposer des solutions concrètes et des revendications qui touchent les élèves. Nous organisons des assemblées générales régulières depuis le mois de septembre, ce qui nous permet de rester en contact avec les jeunes, de se rencontrer régulièrement et de réagir assez rapidement selon l’évolution de la situation. Je pense que le problème réel de l’éducation ne réside pas dans le nombre de redoublements. À mon avis, l’éducation ne doit pas être axée sur la performance, mais devrait être ouverte à tout le monde. De plus, l’école devrait préparer les élèves à comprendre la réalité et à développer leur esprit critique ainsi que l’engagement personnel dans la vie sociale (indépendamment des idées politiques).

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