Ecologie/France/International

Rémi Fraisse tué. La mobilisation citoyenne face à l’aveuglement des «huiles socialistes»

Mme De Quattro reçoit un poignard – instrument dont l’origine latine signifie que «l’on manie avec le poing» – d’un officier français. Son sourire traduit la reconnaissance du geste.

Mme De Quattro reçoit un poignard – instrument dont l’origine latine signifie que «l’on manie avec le poing» – d’un officier français. Son sourire traduit la reconnaissance du geste.

Le 2 novembre, plusieurs milliers de personnes se sont réunies sur le site du projet de barrage de Sivens (dans le département du Tarn en France) pour une marche blanche en hommage à Rémi Fraisse. Aujourd’hui, à Lausanne, nous rendons aussi hommage à ce jeune botaniste qui s’opposait avec conviction à un projet de construction d’un barrage dont les dégâts sur une région sont aujourd’hui reconnus par les experts gouvernementaux (Nicolas Forray et Pierre Rathouis). Quant à son utilité, elle est des plus réduite: cette retenue d’eau pourrait être utilisée par 18 à 21 agriculteurs cultivant du maïs, par exemple, qui nécessite une utilisation très importante d’eau.

Les expertises de citoyens et citoyennes, engagé·e·s pratiquement dans la défense de l’environnement et de zones «naturelles» à défendre, mettant en question ce projet de retenue d’eau, ont été multipliées. Les autorités locales et régionales n’en ont pas pris compte. Elles ont été sourdes durant plus de quatre ans à toutes les démarches. Aujourd’hui la validité de la plupart des critiques argumentées est reconnue. Qui a fait la sourde oreille: les «élites socialistes» régnant dans le Conseil régional du Tarn? Le sénateur «socialiste» Thierry Carcenac est le symbole de ces seigneurs régionaux – il est aussi président du Conseil général du Tarn – qui se refuse à écouter, à entendre, ceux et celles qui, sur le terrain, mettent en question des projets inutiles.

Mais, ces projets destructeurs sont toutefois fort utiles pour ces sociaux-démocrates. Ils en tirent des avantages de prestige, de pouvoir et aussi de relations sociales et économiques qui assurent leurs futures élections et leurs revenus de politiciens professionnels.

– Ce n’est pas un hasard si la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles, structure membre de l’organisation patronale française le Mouvement des entreprises de France, Medef) c’est fait le défenseur du projet de barrage. Cette organisation très liée à la droite française représente les gros intérêts des gros agriculteurs, ceux du blé, du maïs, etc.

– A l’opposé, la Confédération paysanne – Syndicat pour une agriculture paysanne et la défense de ses travailleurs – soutient l’activité des zadistes, c’est-à-dire de ceux qui s’engagent dans la défense de zones: «zones à défendre». L’opposition entre ces deux structures syndicales est le symbole de l’opposition d’intérêts entre les petits paysans, les défenseurs de l’environnement, ceux et celles qui comprennent le rôle économique et écologique des zones humides. Sur le site de la Confédération paysanne, un mot d’ordre ressort: «Le monde n’est pas une marchandise».

En mai 2003, l’autorisation de lancement du barrage dans la forêt de Sivens a été votée, main dans la main, par la droite sarkozyste et les élus du Parti socialiste. Il en allait de même lors de l’avant-projet, qui date de 1989. Il en alla de même lors de la révision du projet en 2004. Les intérêts politiques et économiques des milieux capitalistes agricoles, de ceux qui captent les subventions de la PAC (politique agricole commune, de l’UE), des politiciens de droite comme sociaux-libéraux, soudent le camp des dominants. Certains disent qu’ils sont aveugles. Ce n’est pas vrai. Ils sont aveugles pour ce qui est d’une vraie politique de défense de l’environnement qui inclut un certain type d’agriculture, un rôle des petits paysans, des rapports entre la production locale et la consommation régionale, etc. Par contre, ils sont tout à fait clairvoyants pour ce qui a trait à leurs intérêts matériels, à leur prestige, à leur obsession de voir leurs noms gravés sur un barrage. Ils assurent ainsi leur postérité.

La mort de Rémi Fraisse n’est pas le résultat d’un affrontement entre la très large majorité des opposant·e·s et les Gardes mobiles. Son origine est évidente.

– Le pouvoir central (Valls et Hollande) veut démontrer à la droite qu’il n’acceptera pas le blocage d’un projet de construction d’un barrage. Valls et Hollande ont la même politique pour ce qui est de la construction de l’aéroport de Notre-Dame des Landes (près de Nantes), qui est aussi le bébé (monstrueux), de l’ex-premier ministre d’Hollande: Jean-Marc Ayrault. L’occupation a empêché l’avancée des travaux de l’Ayraultport. La question est la suivante: l’occupation dans la forêt de Sivens va-t-elle bloquer le barrage Carcenac. Pour le gouvernement Hollande-Valls – qui est politiquement au tapis –, il faut démontrer au lobby des gros agriculteurs, au patronat de l’industrie – en un mot à ceux qui sont organisés dans le Medef – ainsi qu’aux directions de la SNCF, de Air France, de la SNCM (société de transport assurant les liaisons entre la Corse et Marseille), donc à tous les «entrepreneurs» qui restructurent des boîtes que leur ordre est défendu.

– Pour en faire la preuve, il ne faut pas seulement engager un banquier au ministère de l’Economie, de l’Industrie et du Numérique: Emmanuel Macron. Ce dernier était un associé de la banque Rothschild et, dans cette fonction, il a assuré le rachat par Nestlé de la division nutrition infantile du géant de la pharma Pfizer. Ces liens avec le patron ultra-droitier de Nestlé, Peter Brabeck, sont connus. Macron a été le bras de levier de cette opération à 9 milliards de Nestlé pour battre la transnationale française Danone.

– Il faut aussi démontrer que l’ordre doit régner sur le terrain: pas d’occupation d’usine par des salarié·e·s licencié·e·s, si l’entreprise se restructure. Une entreprise morte peut être occupée. Pas d’occupation par les zadistes de zones dénaturées par des projets délirants. Pour cela, les Gardes mobiles (un corps militarisé dépendant du ministère de la Défense, donc Jean-Yves Le Drian), les CRS (Compagnies républicaines de sûreté), dépendant du ministère de l’Intérieur (Bernard Cazneuve) sont un instrument d’ordre qui peut, d’une part, susciter le désordre et, d’autre part, assurer que le chambardement écologique puisse se faire. La violence utilisée par les forces répressives a, de ce point de vue, une fonction exemplaire. Elle doit susciter la peur. Et, une partie des médias, focalise son analyse sur «quelques casseurs», faisant silence sur la très large majorité de ceux et celles qui depuis des mois et des mois organisent une occupation pacifique des lieux. Rémi Fraisse était membre de France nature environnement (FNE), une organisation qui dispose de 3000 comités locaux surveillant l’aménagement du territoire, les projets de construction spéculatifs, la destruction de forêts, les pollutions de rivières, etc. La FNE revendique 850’000 membres. Difficile de les transformer tous en activistes du «black block».

Le Parti socialiste vaudois, les Jeunesses socialistes qui, heureusement, soutiennent ce rassemblement vont-ils exprimer leurs désaccords avec la politique et les décisions concrètes de leurs confrères et consœurs du Parti socialiste français? Vont-ils avaliser l’opération de diversion de Ségolène très Royal: elle reçoit tout le monde, sauf les zadistes, ce 4 novembre. Elle indique clairement que le projet, un peu relooké, sera maintenu. La championne de la «démocratie participative», exclut de la «participation» une partie de ceux qui, sur le terrain, se battent depuis des années, avec leurs expertises, comme Rémi Fraisse le botaniste. Valls, avec une mimique rigide proche d’une matraque, a affirmé une fois de plus que ce projet de barrage comme celui de l’aéroport de Notre-Dame des Landes serait maintenu.

– Les camarades «socialistes», membres du Conseil d’Etat (Nuria Gorrite, Anne-Catherine Lyon et Pierre-Yves Maillard), étaient-ils au courant que la gendarmerie vaudoise s’entraînait à Saint-Astier avec les forces de répression françaises pour apprendre à imposer des décisions des «milieux économiques» dans l’aménagement d’un quartier, d’une zone rurale ou à maîtriser avec vigueur une manifestation de défense des droits sociaux et démocratiques? Il est vrai que la police encadre avec gentillesse des groupes de supporteurs descendant de la Pontaise à la gare. Il faut savoir faire la différence.

– Plus concrètement, leur collègue, la conseillère d’Etat Jacqueline de Quattro, en tailleur rose, visitait le camp d’entraînement de Saint-Astier en septembre 2013. Elle a reçu un poignard militaire. L’a-t-elle transmis au Conseil d’Etat, comme un cadeau officiel, propriété du canton? Ou l’a-t-elle gardé comme décoration dans sa garde-robe? Plus sérieusement, le Conseil d’Etat in corpore va-t-il suivre avec attention le bilan fait par les forces de l’ordre, par leurs amis du gouvernement «socialiste» français, par les «socialistes» français qui sont sous le choc de cette tragédie humaine (la mort de Rémi Fraisse) et de l’aveuglement de leurs élus? Certains libertaires, qui ont conseillé l’ex-patron (entre 1996 et 1998) du Département de Justice, de Police et des Affaires militaires, Josef Zisyadis, ont tiré, eux, un bilan et n’hésitent pas à s’opposer aux interventions policières démesurées.

La mobilisation en hommage à Rémi Fraisse doit être non seulement un acte d’empathie mais aussi l’occasion d’une réflexion sur les liens étroits entre défense de l’environnement, défense des droits sociaux (droits des petits paysans, droits de ceux qui, déjà, ont travaillé sur le chantier) et les droits démocratiques, autrement dit en l’occurrence le respect des initiatives dites citoyennes et les restrictions impératives à l’utilisation des forces de police que le pouvoir utilise pour imposer des intérêts bien particuliers. Dans cette perspective, les mobilisations unitaires, sur des objectifs précis, ne doivent pas empêcher les débats dans un respect mutuel. (5 novembre 2014)

Ce samedi un dossier spécial sera publié sur le site www.alencontre.org. En effet, tous les jours des nouveaux éléments apparaissent dans un dossier qui n’est pas à proprement parlé français, mais qui a une dimension européenne.

 

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