Racisme et xénophobie/Suisse

Les musulmans en Suisse entre xénophobie et islamophobie (III): communauté et intégration

Par Dario Lopreno

Ce texte est la version augmentée d’une conférence tenue le 23 avril, pour le Cercle La Brèche, à l’Université de Fribourg. Nous avons publié sur ce blog les deux premières parties le 26 mai 2015 (L’initiative UDC contre le Centre islam et société de l’université de Fribourg) et le 14 juin (Islamphobie et musulmanologie). La quatrième – et dernière – partie sera publié dans les prochaines jours. (CLB)

L’être musulman sous la lunette officielle 

En 1970, les musulmans représentaient statistiquement les 0.2% de la population suisse, soit 16’000 personnes sur 4’600’000 habitants. En 2013, ce sont 5% de la population, soit 400’000 personnes sur 8’000’000 habitants : Catholiques 38%, Protestants 26%, autres Chrétiens 6%, Musulmans 5%, Juifs 0.2%, autres religions 1.3%, sans appartenance religieuse 22% [1] . En réalité, les chiffres de 1970 ne veulent rien dire, et donc la progression de 1970 à aujourd’hui non plus, puisque les musulmans de 1970 étaient considérés, statistiquement, selon leur nationalité et non selon leur religion, qui était en réalité ignorée par ce recensement [2]. On dit communément que la grande majorité des musulmans en Suisse ne fréquentent pas les lieux de culte. Mais dans la mesure où ce sont toujours les mêmes « 10% à 15% de pratiquants » qui sont cités par toutes les publications, officielles ou non, depuis le début du XXIème siècle, et dans la mesure où la population musulmane de moins de 15 ans n’est pas comptabilisée, il semble que l’on ne sait pas combien de musulmans sont pratiquants. Ce chiffre tout à fait aléatoire revient de manière récurrente car c’est une estimation relativement ancienne, faite dans d’autres pays d’Europe, et extrapolée à la Suisse [3]. Un tiers des musulmans ont la nationalité suisse et parmi les 2/3 d’étrangers, 59% sont des étrangers de première génération. Nous pourrions aller beaucoup plus loin et indiquer, pour les musulmans toujours, la proportion de femmes et d’hommes, les tranches d’âge, l’origine, notamment turque et ex-yougoslave (les deux groupes principaux), maghrébine, africaine-sud-saharienne (ce grand pays que les racismes implicites ou explicites nomment l’« Afrique noire » ou l’« Afrique Sud-saharienne »), la branche professionnelle des actifs, leur taux de chômage, leur niveau de formation, combien d’entre eux se servent d’une langue nationale suisse comme langue principale, l’accroissement de leur population depuis 1990, leur taux de divorce et d’union libre, la proportion de couples avec enfants, le nombre moyen d’enfants par couple et par femme, etc. Nous pourrions même indiquer le pourcentage de musulmans naturalisés ainsi que le pourcentage de détenus musulmans, etc., etc.

Nous n’allons pas entrer dans ce genre de montage sociologique que pratiquent autant les islamophobes que nombre d’ennemis de l’islamophobie, ainsi que les administrations cantonales et fédérales. C’est là une taxonomie qui occupe bien des chercheurs ou spécialistes de l’islam en Suisse, qui ressort régulièrement dans les médias et qui tient de la classification essentialiste, du communautarisme. Un communautarisme souvent non explicite : « Comment réagiriez-vous si votre frère ou votre sœur épousait un Suisse, un Juif, un Italien… un Musulman ? », demandent à des jeunes de Neuchâtel trois sociologues travaillant pour le Fonds national de la recherche scientifique [4]. Un communautarisme qui peut glisser, en toute logique, vers l’islamophobie, comme c’est le cas sur le site Internet français Riposte laïque [5], qui intitule un article sur la prison genevoise de Champ-Dollon : « 7% de détenus suisses, 53% de musulmans ! », informations publiées au départ par le Rapport d’activité 2013 de la prison en question. Riposte laïque est un site Internet parfaitement représentatif des associations qui se focalisent sur les musulmans. Le site renvoie à un maelström d’identitaires, à des gens ou à des associations de droite ou de gauche, laïcistes ou républicaines, de droite dure voire très dure, à des personnes ou des sites liés, en France au Front national, à Français d’abord, à Apéro «saucisson-pinard», à d’autres sites identitaires islamophobes, mais aussi à des syndicalistes, à des féministes, à des anciens collaborateurs d’ONGs humanitaires ; en Suisse à des membres de l’UDC, en Italie à la Lega Nord, à Chiedo asilo (« Tu te sens clandestin dans ton propre pays, l’Italie ? »), etc.

Cela semble être un vrai soulagement pour bien des observateurs des musulmans (un peu comme il y a en Suisse de nombreux observateurs des oiseaux, les ornithologues, il y a de plus en plus d’observateurs des musulmans, les musulmanologues), de pouvoir constater que la majorité des musulmans de Suisse sont des Européens. Comprenez : bien que balkaniques et musulmans, ils ne sont pas tout à fait barbares, au sens où il y a un « NOUS » les civilisés, et un « EUX » les « barbares » [6]… Ces derniers sont les « ILS » de nombreux textes s’appliquant à creuser le fossé entre salariés d’ici et musulmans comme, notamment, cet article paru dans le journal online LesObservateurs.ch : « Ils massacrent les chrétiens et nous reprochent d’être islamophobes.» [7] Conformément au jeu de rôle institutionnel existant entre l’UDC, parti dur et de droite dit de « droite dure », les autres partis durs et de droite dits « du centre » et la gauche néolibérale, dite « socialiste », l’UDC va plus loin que tous les autres et ne se satisfait pas de cette proximité civilisationnelle des musulmans européens. En effet, elle exclut la Turquie de l’Europe et elle dénonce « la balkanisation des écoles [qui] doit être stoppée », revendication suivie d’un chapelet nauséeux de glissements de sens, allant du « Balkanique » (lire : musulman des Balkans) à la violence, aux drogues, à l’alcool, à l’abus de l’aide sociale, au minage de notre culture et, évidemment, à trop de largesses pour les requérants d’asile [8].

Traitant du musulman en Suisse, nous ne désirons pas entrer en matière dans un palmarès de la souffrance racisto-xénophobe, pour définir qui souffre le plus, de la victime de l’antisémitisme, ou de la victime de l’islamophobie, comme le fait un communiqué publié sur le site Internet de Radio Vatican : « Les musulmans apparaissent à la population suisse – bien qu’aujourd’hui vivent ici X-fois plus de musulmans que de juifs – comme bien plus étrangers que les juifs.» [9]

Nous ne voulons pas non plus développer des considérations sur les musulmans qui, partant de Suisse, vont s’engager auprès d’un groupe armé se revendiquant de l’intégrisme islamique, comme les décrivent – de manière inquiétante – Valérie de Graffenried et Sandrine Hochstrasser dans le quotidien Le Temps [10]. Ce type de problématique pose d’autres questions que celles que nous affrontons dans ces lignes.

La « communauté »

Il y a en Suisse 350 mosquées, salles de prières, associations religieuses dans le pays et, détail significatif, 90% sont sans fenêtres. Quatre ont des minarets – et il n’y en aura pas davantage tant que la norme UDC de la Constitution (article 72, alinéa 3) sur l’interdiction de nouveaux minarets restera en vigueur – toutes sont sans muezzim [11], tandis que les cloches des Églises catholiques et protestantes sonnent régulièrement (précisons que nous ne sommes pas pour l’interdiction des cloches ni pour celles des incantations que crient les muezzims ou d’autres chantres d’une religion quelle qu’elle soit). Parmi ces mosquées suisses, 150 mosquées salarient des imams à temps complet ou partiel, les autres fonctionnent par le bénévolat [12]. Comme l’explique Stéphane Lathion, du Groupe de recherche sur l’islam en Suisse (GRIS) – ce même GRIS que l’islamophobe Mireille Valette considère comme gris « pas très clair » : « Dans l’islam, c’est quelque part une grande chance, comme on l’a dans les églises protestantes, il n’y a pas d’intermédiaire. Il y a le texte, le rapport du fidèle avec son Dieu et souvent c’est dur à assumer.» [13]

Ce qui signifie que la communauté musulmane est une notion à utiliser avec prudence. On ne peut pas lui nier son existence, comme à toute communauté religieuse. En effet, du moment que des croyants s’autodéfinissent comme « communauté » de croyance, ce n’est pas à quelqu’un d’extérieur de décider si cela est ou non (je ne peux pas dire à un musulman si l’oumma existe ou non). Cela dit bien qu’il nous paraisse difficile de considérer l’existence d’une communauté musulmane, dans le sens générique, ne serait-ce que par la diversité religieuse qui l’habite et les luttes d’une extrême violence qui la traversent – particularité que l’islam a en commun avec les autres monothéismes et avec bien d’autres religions au demeurant – ce qu’explicite de fait Stéphane Lathion dans la citation euphémistique ci-dessus (« c’est dur à assumer »). Par contre, lorsque le pouvoir politique suisse, artisan de la xénophobie depuis un siècle, nomme « communauté » tel ou tel groupe de la société civile : la « communauté italienne », la « communauté juive », la « communauté portugaise », la « communauté musulmane », la « communauté kosovare », etc., c’est un acte d’autorité qui tente de mettre les clivages nationaux ou religieux au dessus des clivages socio-économiques, au dessus des différences de classes sociales, pour compartimenter les salariés, pour les mettre dos à dos. Et sur ce plan, nous nous permettons d’affirmer que la communauté, musulmane en l’occurrence, n’en est pas une, parce qu’il semble difficile de mettre en communauté d’intérêts les nombreux salariés qui (étant par ailleurs musulmans) n’ont pas du tout les mêmes intérêts sociaux, politiques et économiques, que les riches capitalistes ou leurs commis (par ailleurs musulmans aussi) vivant en Suisse, ou que les potentats, rois, émirs et princes (par ailleurs musulmans) passant par la Suisse pour y faire tout ce qu’ils interdisent de faire à leurs sujets dans leur pays. Ce qui n’empêche pas nombre de discours de se référer à cette « communauté ». Sur le fond, le discours communautariste ressortit lui aussi à l’idéologie identitaire.

Notre critique du communautarisme ne doit toutefois pas être confondue avec l’opposition qu’une certaine droite lui oppose, comme c’est le cas avec les propos de Lotfi Bel Hadj, sur le site Internet hyper communautariste oumma.com (« L’agence qui a fait de sa spécificité ethnique un atout ») : « Cette désunion pour ainsi dire avec la communauté nationale est aussi liée au fait que l’État a failli, clairement, à trouver un métarécit, ou un récit épique, capable de rassembler et de convaincre d’un destin politique et éthique commun à tous. Les raisons de cette faillite sont nombreuses : les responsables politiques ont perdu une bonne part de leur légitimité (…) » [14]

Les institutions musulmanes de Suisse sont également traversées par d’autres rivalités, d’une autre nature encore [15]. Les rivalités induites par les liens avec certains gouvernements qui contrôlent et instrumentalisent certaines d’entre elles, par de profondes rivalités nationales aussi, mais également par la logique particulariste du fédéralisme cantonal suisse, ainsi que par des rivalités liées aux dynamiques inter-institutionnelles et aux chasses-gardées de certaines institutions officielles. Ce qui fait du « musulman », tel que le voient l’UDC, Mireille Valette ou David Vaucher, dans leurs lorgnettes, un pur fantasme. Non pas une personne (à la fois individu à plusieurs facettes et acteur complexe de la vie sociale), mais un être univoque glissant entre leurs mains à chaque fois qu’ils voudraient l’appréhender (dans les deux sens du terme).

Le Conseil fédéral, qui sait comment dire tout et son contraire en une seule phrase et qui tient à parler de « communauté » musulmane, probablement à la fois pour ne froisser personne et dans la logique de l’instrumentalisation xénophobe, écrit : « Il n’existe, en Suisse, pas une communauté musulmane homogène mais une multitude de communautés musulmanes (qui ont généralement très peu de relations entre elles). Elles s’organisent surtout en fonction de l’appartenance ethnico-sociale et linguistico-culturelle de leurs membres.» [16] Dans le même Rapport, le Conseil fédéral va jusqu’à parler de « diaspora musulmane de Suisse »…

L’immigration « musulmane »

L’UDC et, plus largement, les partis gouvernementaux fédéraux et leures filiales locales ou cantonales, ont compris clairement une chose, largement mise en évidence par l’Office fédéral de la statistique. C’est que, dans les années à venir, l’immigration en provenance de l’Union européenne – que l’Accord sur la libre circulation des personnes reste en vigueur ou non – sera importante et qu’une part importante et croissante de celle-ci sera musulmane. En continuant à jouer sur les quatre piliers de la xénophobie traditionnelle et en y ajoutant l’islamophobie, l’oeuvre de division profonde des salariés sera perpétuée et peaufinée. Les quatre piliers de la xénophobie sont :

– Premièrement, la fragilisation des immigrants nouveaux-venus et des frontaliers, d’où qu’ils viennent, présentés en tant que « dumpingueurs », concurrents, se tenant les coudes par nationalité au mépris des salariés indigènes.

– Ensuite, la précarisation des étrangers plus ou moins établis (y compris, pendant plusieurs années, ceux mariés à un Suisse ou une Suissesse et les naturalisés), en leur déniant une part importantes des droits sociaux ou des droits politiques ou en faisant peser sur eux la menace du retrait du permis de séjour, ou même de la nationalité.

– Puis, la répression constante de l’indispensable main-d’oeuvre confinée dans le statut despotique imposé aux sans-papiers, présentés comme des illégaux déstabilisant l’ordre social.

– Enfin, la campagne de rejet et de mépris permanente contre les plus déshérités parmi les étrangers, les Roms et les requérants d’asile, présentés comme des hordes barbares déferlant sur nos contrées, marginalisés à l’extrême sur le territoire helvétique, les mettant ainsi en position de déchéance voire d’illégalité, situation induisant un large rejet ou une indifférence, par angoisse de la part du reste de la population qui se sent assuré de son statut mais craint de le perdre.

Depuis deux décennies, cette xénophobie traditionnelle a été augmentée de l’émergence d’une véritable mise sous pression des « musulmans » et de l’« islam ». Non seulement en les définissant en tant qu’ « autres » par rapport au nous religieux, familial, scolaire, culturel et social, de tous les non-musulmans. Mais aussi, particulièrement depuis le 11 septembre 2001, en mettant constamment en avant la dangerosité, la fureur conquérante, la violence du déchaînement des intégrismes islamistes à travers le monde. Et également en rendant « les » musulmans un peu responsables de ces tragédies : Ne seriez-vous pas l’allié objectif de cela en raison de votre religion ? questionnent explicitement ou implicitement les discours islamophobes. Un peu comme lorsque après l’attentat de Charlie Hebdo, des personnalités et des organisations de droite ou de gauche demandent « aux musulmans » de se désolidariser de l’acte terroriste, sous-entendant « qu’ils seraient par défaut favorables à ces actes. » [17] Et c’est précisément cet « autre » musulman que l’UDC, en tant que groupe de choc de l’idéologie dominante, a décidé d’ajouter à son répertoire de la haine de l’ Autre, de même que, dans les décennies récentes, elle a mis le paquet sur les quatre piliers traditionnels de la xénophobie, faisant de leurs populations-cibles respectives autant de mouton noirs.

Le tour de passe-passe de l’« intégration »

Une telle politique des multiples bâtons brandis en permanence contre les immigrants et les étrangers nécessite évidemment une série de carottes aussi. Ces carottes se retrouvent dans un même panier : l’assimilation au mérite. De ce point de vue, le tour de passe-passe magistral des autorités, des partis de droite et des socialistes a été de parvenir à faire accroire aux gens, aux associations, aux institutions, et même à bien des étrangers, que cette politique d’assimilation est une politique d’intégration. Si l’on veut comprendre le fait que l’intégration à la sauce helvétique est de la pure assimilation, il suffit de jeter un coup d’oeil à certains articles la Loi sur les étrangers (LEtr) et de l’Ordonnance sur l’intégration des étrangers (OIE).

Synthétiquement, la LEtr définit l’intégration (article 4) comme devant « favoriser la coexistence des populations suisse et étrangère sur la base des valeurs constitutionnelles ainsi que le respect et la tolérance mutuels [et] permettre aux étrangers dont le séjour est légal et durable de participer à la vie économique, sociale et culturelle. [Ce qui] suppose d’une part que les étrangers sont disposés à s’intégrer, d’autre part que la population suisse fait preuve d’ouverture à leur égard. » La LEtr ne prescrit donc aucune reconnaissance effective, concrète, des cultures réciproques, ce qui est l’essentiel d’une politique d’intégration : S’accepter mutuellement « en entier » (c’est le sens même du mot latin integer), tels que l’on est, dans le respect des droits démocratiques fondamentaux. En ce sens, la LEtr est tout simplement assimilationniste.

Dans la même perspective, l’OIE va en quelques articles (articles 2 à 7, cités ci-après) totalement inverser les choses et faire de l’intégration une assimilation pure et simple. D’abord elle spécifie que « l’intégration vise à établir l’égalité des chances entre Suisses et étrangers dans la société suisse », ce qui revient à nier tout processus d’intégration, dans la mesure où il n’y a que la dimension « dans la société suisse » qui est envisagée, et non point le métissage de la société locale par intégration réciproque des cultures. Ce « dans la société suisse » permet en toute logique d’avancer à sens unique (rendre l’autre similaire à nous et non s’intégrer en s’acceptant l’un l’autre) et de passer ainsi à la mesure de ce « degré d’intégration de l’étranger ». Degré d’intégration effectivement mesurable puisque son contenu est ensuite explicité : Respect de l’ordre juridique et des valeurs de la Constitution fédérale, apprentissage de la langue nationale parlée sur le lieu de domicile, connaissance du mode de vie suisse, volonté de participer à la vie économique et d’acquérir une formation, compréhension du système juridique suisse, des normes et règles de base dont le respect est la condition sine qua non d’une cohabitation sans heurts. A ce stade, on impose ces critères dans une « convention d’intégration » pour ceux qui obtiennent un permis de séjour ou d’établissement, ce qui permet de contrôler (mesurer) l’assimilation très concrètement, de faire des bilans lors du renouvellement de permis, avec la menace du non-renouvellement. Puis on soumet à ces critères deux groupes spécifiques, serrés de près. Le premier pouvant être nommé, soit les réfugiés et admis provisoirement ; le second ne pouvant pas l’être, afin d’être en conformité avec l’article 261bis du Code pénal (nommé couramment norme antiraciste), soit les imams étrangers et les autres étrangers musulmans fonctionnant dans une institution religieuse, nommés pour l’occasion « étrangers exerçant une activité d’encadrement ou d’enseignement, comme les personnes qui assurent un encadrement religieux ou dispensent un cours de langue et de culture de leur pays d’origine ». Et, au passage, on inscrit aussi « l’intégration » dans les conditions de la naturalisation (Loi sur la nationalité/LN, article 15).

Le but ici est très clair et c’est en cela que la très dure et islamophobe politique des autorités et des partis gouvernementaux de la Suisse n’est pas une politique raciste mais est une politique assimilationniste. Le but est d’essayer d’obtenir de tous les étrangers, chacun pris comme individu au sens libéral du terme (c’est-à-dire abstraction faite de tout critère d’intégration qui le considérerait à la fois comme étant d’ici et appartenant à un collectif ayant sa propre culture au sens large), le but est donc d’essayer d’obtenir de gré ou de force, que toutes ces personnes correspondent aux exigences, très sélectives, de la naturalisation (LN, article 14), mais cela déjà juste pour obtenir un permis de travail, un permis de séjour ou d’établissement. Ces personnes doivent être ainsi une pièce du puzzle de la « communauté suisse », elles doivent être accoutumées « au mode de vie et aux usages suisses », se conformant à « l’ordre juridique suisse » et ne « compromettant pas la sûreté intérieure ou extérieure de la Suisse ». Ce système vise de facto également les Suisses ayant une culture, une religion, des us ou des coutumes considérés comme non-insérables (pièces de puzzle insuffisamment façonnées pour être totalement assimilées au reste du puzzle helvétique), en l’occurrence les Suisses musulmans, dans la mesure où, soit ils ont encore des liens officiels avec un autre pays (menaces pesant sur la double nationalité), soit ils sont uniquement Suisses mais musulmans, leur comportement retombant, s’il s’avère non conforme, sur les autres musulmans. Avec à la clef , la menace permanente, en cas de non-conformité, du retrait ou du non-renouvellement de permis pour les étrangers, du retrait de la nationalité pendant 8 ans pour les naturalisés, du retrait du permis pendant 5 ans pour les étrangers mariés à des Suisses. Ce système permet au surplus de mettre davantage encore sous pression des requérants d’asile (en procédure ou déboutés), des admis provisoirement, ainsi que des sans-papiers qui veulent espérer pouvoir faire partie du très petit nombre d’élus annuels nommés « cas de rigueur ». Il s’agit d’une loterie très sélective destinée à celles et ceux très rares qui, heureux gagnants de la course à l’assimilation, obtiennent une autorisation de séjour. Ce sont, en 2013, 148 requérants d’asile et déboutés (sur 20’863, le 0.7%), 2056 admis provisoirement (sur 22’639, les 9%) et 280 sans-papiers (sur 200’000, le 0.1%). [18]

À la fin de leur journée de réflexion intitulée Animation socio-culturelle et jeunes musulmans, les professionnels du Groupe de Réflexion et d’Action Liés à l’Adolescence (GRALA) ont fait un constat, posant clairement et en peu de mots ce qu’est l’intégration par opposition à l’assimilation qu’impose la législation sur l’intégration : Il y avait un invité embarrassant à cette journée, « le concept d’intégration [qui] a été peu cité mais a représenté bien évidemment le fond de toute discussion. L’utilisation pléthorique à laquelle ce paradigme a été soumis et la confusion qui règne autour de sa valence pratique, justifient largement la réticence des participants à y faire recours », concluant qu’il est plus soulageant de « se référer au vivre ensemble ». [19]

Notes

1. Office fédéral de Statistique, OFS.

2. Patrik Ettinger, Kurt Imhof et alii, Ethnisierung des Politischen und Problematisierung religiöser Differenz, Schlussbericht, Religionsgemeinschaften, Staat und Gesellschaft, Programme Fonds national 58, Zurich, 2011.

3. Ariane Gigon, « Islam, le long chemin de la reconnaissance étatique », La Liberté, Fribourg, 3 avril 2011.

4. Alan Monnat, « L’islam mal vu par les jeunes Neuchâtelois », Le Temps, Genève, 13 septembre 2014.

5. Voir Ripostelaique.com

6. Cf. Tzvetan Todorov, La peur des barbares. Au-delà du choc des civilisations, Laffont, Paris, 2008.

7. Michel Garroté, « Ils massacrent les chrétiens et nous reprochent d’être islamophobes », LesObservateurs.ch, 3 mars 2015.

8.Union Démocratique du Centre/UDC, Nos règles sont valables pour tous. Document stratégique sur la politique d’asile et des étrangers, Berne, mars 2006.

9. Kipa, Schweiz: « Clash of Civilisations », site Internet de Radio vaticana, Rome, 25/10/2009, http://de.radiovaticana.va/storico/2009/10/25/schweiz_%E2%80%9Eclash_of_civilisations%E2%80%9C_/ted-329270 .

10. Valérie de Graffenried, « Djihadistes made in Switzerland », Le Temps, Genève, 13 novembre 2013 et Sandrine Hochstrasser, « Winterthour alarmée par le départ de djihadistes », Le Temps, Genève, 25 avril 2015.

11. Sandrine Hochstrasser, Céline Zünd, Valérie de Graffenried, « La Suisse et ses près de 400’000 musulmans, une histoire parfois complexe », Le Temps, Genève, 23 février 2015.

12. Fonds National Suisse (PNR 58), Formation des imams, instruction religieuse islamique et autres aspects de l’islam dans la vie publique suisse, Cahier thématique, Berne, 2010.

13. Stéphane Lathion, « Les musulmans et l’islam en Suisse », conférence dans les actes du séminaire Animation socioculturelle et jeunes musulmans. Rôle des professionnels, Lausanne, 22 mai 2008.

14. Lotfi Bel Hadj, « Le communautarisme : Le temps des tribu(t)s », oumma.com, Bagnolet, 18 octobre 2013.

15. Christophe Monnot (dir), La Suisse des mosquées. Derrière le voile de l’unité musulmane, Editions Labor et Fides, Genève, 2013.

16. Conseil fédéral suisse, « Rapport du Conseil fédéral sur la situation des musulmans en Suisse, eu égard en particulier à leurs relations plurielles avec les autorités étatiques, en réponse aux postulats 09.4027 Amacker-Amann du 30 novembre 2009, 09.4037 Leuenberger du 2 décembre 2009 et 10.318 Malama du 1er mars 2010 », Berne, 2013.

17. Rokhaya Diallo, citée par Vincent Manilève, « Charlie Hebdo : quand va-t-on arrêter de demander aux musulmans de se désolidariser d’un acte terroriste? », Journal online Slate.fr, 8 janvier 2015.

18. Secrétariat d’Etat aux Migrations, Härtefallregelung gemäss Art. 14 Abs. 2 AsylG, 1. Januar bis 31. Dezember 2013 ; Aufenthaltsbewilligung nach vorläufiger Aufnahme (Art. 84 Abs. 5 AuG), 1. Januar bis 31. Dezember 2013 ; Art. 30 Abs. 1 Bst. b AuG (Personen ohne Anwesenheitsregelung), 1. Januar bis 31. Dezember 2013.

19. GRALA, En guise de conclusions in Actes de la journée de réflexion sur l’animation socioculturelle et jeunes musulmans. Rôle des professionnels, Grala, Lausanne, 22 mai 2008.

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