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Tessin. Une autre politique, pour une autre école !

Erano in piazza un migliaio di persone

La majorité des enseignant·e·s, de tous les niveaux scolaires, se sont rendu·e·s à l’école le matin du 23 mars au Tessin. Contre la décision du gouvernement cantonal qui avait donné un jour de congé aux enseignant·e·s, ces dernier·e·s se sont opposé·e·s massivement au gouvernement. Mais si la plupart des écoles ont ouvert les portes aux élèves, c’est pour organiser des discussions sur la situation de l’école en lien avec les mesures d’austérité qui frappent ce secteur depuis 20 ans. Un rassemblement a été également organisé devant le parlement cantonal. Plus de 1000 enseignant·e·s et étudiant·e·s ont manifesté durant l’après-midi. Nous reproduisons ci-dessous le texte distribué par les militant·e·s du Mouvement pour le socialisme (MPS) lors de cette journée de protestation.

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Il ne pouvait qu’être ainsi et il est même logique qu’il soit ainsi : le débat sur l’école arrive, immédiatement, sur celui des dites « ressources » que l’Etat (dans ces différentes articulations) met à disposition. Le débat assume ainsi deux dimensions : celle, disons, de politique financière et celle, plus de fond, sur le rôle de l’école. Les deux dimensions ne peuvent pas être, évidemment, séparées. En effet, il n’aurait pas du sens à revendiquer, depuis notre point de vue, plus de ressources pour une école qui s’achemine vers une direction radicalement opposée à celle que nous imaginons.

Ne voulant pas faire le lien nécessaire entre ces deux dimensions, le chef du département de l’instruction publique (DECS), le socialiste Manuele Bertoli, veut faire passer l’idée – à travers ses interventions – qu’il se trouverait, malgré tout, du même côté des enseignants. Pire, d’après le conseiller d’état, ce seraient les enseignants, de manière particulière les organisations[1] qui sont en train d’animer la mobilisation, qui se mettent en mouvement sur le faux terrain, donc qui le « déçoivent». Alors, il laisse entendre que le seul terrain juste serait celui d’un soutien substantiel à la politique menée par le DECS aux projets, aux initiatives et aux visions de ce dernier quant à l’école. Par conséquent, la lutte pour plus de ressources doit être conduite et pensée comme une lutte pour trouver les financements nécessaires afin de réaliser les projets et les initiatives départementales. Or, cette vision est fausse, du moins pour la raison qu’elle ne correspond pas aux faits qui sont sous les yeux de tout le monde.

En premier lieu, la politique du DECS s’est caractérisée par une série de décisions et orientations en contraste net avec la sensibilité émergée parmi les enseignant·e·s. Il suffit de penser, par exemple, au document sur « le profil professionnel de l’enseignant ». Un document qui a été renvoyé à son expéditeur pratiquement par tous les corps d’enseignants du canton. Un rejet très significatif, étant donné le thème en discussion, à démonstration que les enseignant·e·s et le DECS ont des visions radicalement différentes par rapport à ce qu’on entend par la profession d’enseignant. Ceci montre le peu de syntonie qu’il y a entre le DECS – avec sa vision de l’école et du rôle de l’enseignant – et les perspectives futures de l’école. À propos de tout cela s’insère une autre question, à savoir celle de la dite « consultation ». Le DECS et son directeur Bertoli revendiquent une « écoute » toujours plus ample et continue de leur part vis-à-vis des enseignant·e·s. Le chef du DECS rappeler sans cesse d’avoir participé à de nombreuses séances du corps des enseignants pour « entendre » ce qu’ils avaient à dire. Cependant, l’exemple que nous avons cité ci-dessus – celui du document présenté par le DECS sur le profil professionnel de l’enseignant – démontre à quel point la tonalité de cet « écoute » est faible, maladroite et formelle. De plus, point fondamental de la situation, les enseignant·e·s ne veulent pas être l’objet d’une « écoute » paternaliste. Les enseignant·e·s veulent être protagonistes, dès le début, de l’organisation des réformes – par conséquent des changements de fond – qui feront l’école de l’avenir. Et cela pour la simple raison qu’ils et qu’elles sont, par leurs pratiques et leurs savoirs, ceux et celles qui donnent la contribution fondamentale, jour après jour, à l’école. Un changement de fond est donc nécessaire dans la gestion de l’école, des méthodes pour discuter des projets et des réformes, et même de la reconnaissance des représentant·e·s des enseignant·e·s.

Nous en venons à la soi-disant question des ressources. Même ici, le ministre socialiste adore passer pour la victime de décisions prises par les autres (il est seulement « un sur cinq », adore-il répéter, en faisant référence aux membres du Conseil d’Etat). Même ici il voudrait, de facto, un soutien acritique. Chose qu’il nous laisse comprendre, qui lui permettrait (même s’il est seul contre tous) de l’emporter dans le gouvernement et réussir dès lors à obtenir plus de ressources pour l’école. C’est pour cela qu’il est dérangé par toute évaluation critique concernant ses projets. Au point même que ces derniers, selon lui, ne devraient pas être examinés dans le détail, mais qu’il faudrait plutôt se limiter à les prendre – au-delà de quelques petites modifications de formes – tels quels (la manière dont Bertoli et ses plus proches collaborateurs ont réagi aux premières critiques sur le projet « l’école qui viendra » est significatif à  cet égard). À propos du thème des ressources, il sera utile, une fois pour toutes, de faire un peu de clarté. Seulement, ceux qui veulent continuer à raconter des mensonges peuvent affirmer qu’il y aura des ressources à disposition, dans l’actuel cadre politique, pour augmenter de manière sensible les investissements et les dépenses pour l’école. Pourtant, cette condition reste nécessaire pour amorcer tout discours de possibles « réformes ». En approuvant et en faisant approuver en votation populaire la loi sur le frein aux déficits[2] des comptes du canton, les partis gouvernementaux se sont, de fait, appropriés l’idée selon laquelle il est indispensable que le bilan ne soit pas déficitaire, en instaurant dans la pratique une politique permanente de limitation des dépenses publiques. Ces idées de fond qui ont trouvé une traduction dans une proposition gouvernementale ont fait l’unanimité. D’après notre façon de voir les choses, le nœud fondamental du soi-disant problème des ressources se situe justement ici. Il n’y aura aucun espace de manœuvre possible tant que la « loi sur le frein des déficits » agit comme une « corde au cou » de la dépense publique cantonale.

Le budget 2016 – à partir duquel se sont mobilisé·e·s les enseignant·e·s – est à ce titre le premier résultat de ce nouveau régime et préannonce toute une série d’interventions sur la dépense publique. Cela avec l’objectif d’atteindre l’équilibre des comptes et de diminuer la dette publique. Interventions qui se concrétiseront dans le paquet de 180 millions d’économies que le gouvernement présentera d’ici à quelques jours.

Une situation qui rend caduque la politique entendue comme capacité de choix et de projection. Nous pouvons comparer cette situation à celle des pays de l’UE qui, par les politiques d’austérité[3], de facto empêchent tout choix politique de fond démocratique qui pourrait, sérieusement et réalistement, répondre à la crise sociale.

Le canton du Tessin n’est pas à l’écart de cette crise sociale. Certes, on peut continuer à raconter que dans notre canton les places de travail ont augmenté, que l’économie est « dynamique », etc. Mais, les signaux d’une crise sociale existent et sont très visibles. C’est ce que l’on peut déduire par le nombre constant de personnes qui cherchent un travail (il vaut la peine de rappeler qu’elles étaient plus de 10 500 celles enregistrées auprès des Offices régionaux de placement (ORP) du Tessin encore le dernier mois de février ; un nombre qui ne tend pas à diminuer depuis plusieurs années), le nombre des chômeurs jeunes, le cas d’assistance sociale (en forte hausse), la pression sur les salaires vers le bas par la concurrence organisée de la part du patronat (celle-ci ayant le seul objectif d’abaisser les salaires et de défendre ou d’augmenter leurs propres marges de profit). Le Tessin est aussi tout cela : une série de phénomènes clairs de crise sociale qui tendent à se détériorer.

Face à une telle situation, le budget 2016, avec sa logique sous-jacente, a un effet ultérieurement dépressif. Ainsi, la détérioration du service public, à partir de l’école (mais pas seulement), est la conséquence directe de ces orientations politiques marquées strictement par le capitalisme néolibéral qui domine notre pays et pas seulement.

La lutte pour une autre école est intiment liée, aujourd’hui comme jamais, à une lutte pour une autre politique.

50lj


Les raisons de cette protestation

Les nombreuses citations mentionnées dans ce texte sont prises dans le document « École tessinoise : certaines données intéressantes sur lesquelles réfléchir », publié par le Mouvement de l’école. Ce document est disponible sur le site : http://movimentoscuola.ch

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L’école tessinoise traverse un moment difficile, surtout après qu’elle a été la cible – peut-être la plus importante – des politiques néolibérales poursuivies fondamentalement par tous les gouvernements durant les dernières vingt années.

Premièrement, cette difficulté se situe, de manière évidente, dans le retard cumulé par la dépense publique allouée au budget de l’école par rapport aux dépenses globales de l’État. Un retard qui situe le budget de l’école tessinoise aux derniers rangs en comparaison aux autres cantons. Même si l’augmentation des dépenses publiques du canton du Tessin semble être en ligne avec celles des autres cantons, celle-ci se différencie sensiblement quant à l’éducation. En fait, le Tessin est placé, à peu près, à moitié dans le classement des les cantons par rapport aux dépenses globales par habitant. Par contre, les choses changent lorsqu’on passe à analyser le budget de l’éducation : « En 2011, la dépense publique pour l’éducation atteignait 3 095 CHF par habitant au Tessin, un montant inférieur de 786 CHF (20%)  à la moyenne suisse qui correspondait à 3 881 CHF ».

Les propos justifiant cette différence entre le Tessin et le reste de la Suisse ne servent qu’à « jeter de la poudre aux jeux » à la population. En réalité, « une enquête conduite par l’Institut de hautes études en administration publique de l’Université de Lausanne (IDHEAP, 2013), pour la période 2008-2010, arrive à la même conclusion, estimant que la dépense publique par habitant dédiée à l’enseignement dans le canton du Tessin est de 15% inférieure à la moyenne Suisse. Cela après avoir effectué une correction dans les calculs afin de tenir compte du niveau différent des salaires parmi les cantons ».

Pour ce qui concerne les conditions des enseignant·e·s, la situation n’est guère meilleure. En effet, un cumul des mesures d’économies a frappé les enseignant·e·s ainsi que les autres fonctionnaires publics pendant les deux dernières décennies. Par exemple, il suffit de penser que les enseignant·e·s sont l’une des rares catégories du secteur public à avoir enregistrée une hausse de la charge du travail (à travers une augmentation des heures de cours).

« Plus du travail et moins de salaire » ! C’est cela le slogan qui résume bien la politique implémentée par les divers gouvernements tessinois vis-à-vis des enseignant·e·s durant les deux dernières décennies.

Du côté de la charge du travail, outre la hausse des heures d’enseignement, nous avons dû aussi faire face à une augmentation de l’intensité du travail. L’école a pris en charge une série de tâches éducatives (qui vont bien au-delà de la compétence propre aux enseignant·e·s) qu’aucune autre institution ne garantit. C’est ainsi que les enseignant·e·s se sont retrouvé·e·s à être des psychologues, des assistants sociaux, des conseillers professionnels, des médiateurs familiaux, etc. Tout cela dans un contexte caractérisé par la diminution, voire la stagnation, des ressources mises à disposition pour répondre à tous ces problèmes d’ordre social.

Au niveau salarial – outre à la diminution liée à la hausse de la charge du travail – nous avons assisté à un rationnement continu du salaire, aux blocages des paliers, à la diminution des salaires d’entrée, aux coupes des prestations salariales intégratives (indemnités familiales), outre à la réduction constante des prestations pour la retraite (laquelle, il vaut la peine de le rappeler, n’est rien d’autre qu’un salaire différé). L’actuelle situation voit donc les enseignant·e·s dans une position de forte discrimination par rapport aux collègues des autres cantons.

Bref, le résultat ne pouvait qu’être une détérioration, au fur et à mesure, des conditions de l’enseignant·e qui se traduit sur une désaffection constante de ces dernier·e·s par rapport à leur métier. Même ici il y a divers signaux qui confirment ce constat. En premier lieu, le choix de nombreux professeurs de travailler à temps partiel, en donnant donc une réponse individuelle aux difficultés qui concernent l’école et bien liées aux processus d’organisation et de gestion de l’école elle-même. « Moins d’un tiers des enseignant·e·s travaille à plein temps (c’est-à-dire occupant une place égale ou supérieure au 90%) et 2 079 enseignant·e·s (le 36% du total) auront atteint l’âge limite du travail durant les 15 prochaines années. Cette situation concerne la moitié du corps des enseignants masculins employés à plein temps  63% du corps enseignant était composé par des femmes en 2013/14. La surreprésentation féminine est en expansion depuis plusieurs années alors que nous assistons à une baisse progressive (même si limitée) de celle masculine ».

Le même phénomène de fatigue et de désaffection est illustré par les données relatives au départ à la retraite : « Pour tous les niveaux scolaires, l’âge moyen de la retraite est inférieur à l’âge légal. Dans les écoles communales, on observe une diminution progressive de l’âge moyen d’entrée à la retraite. (…) Pour les écoles supérieures et pour les enseignant·e·s des écoles professionnelles, on constate une augmentation de l’âge moyen de départ à la retraite. Enfin, l’âge de la retraite des enseignant·e·s pour l’école secondaire est restée stable, sans jamais dépasser les 62 ans. (…) Aux analyses quantitatives devraient être ajoutées d’autres analyses d’ordre qualitatives afin de pouvoir approfondir le degré de satisfaction des enseignant·e·s qui s’approchent à l’âge de la retraite. En effet, il est possible de supposer qu’une partie des enseignant·e·s qui choisissent de prendre une retraite anticipée […] laissant la profession parce qu’ils et elles sont fatigué·e·s. »

 


[1] Parmi les organisations plus importantes on trouve le « Mouvement pour l’école ».

[2] La loi sur le frein aux déficits a été adoptée en vote populaire, le 18 mai 2014. Cette loi a été conçue, dans l’actuelle phase financière, pour diminuer les dépenses publiques. Cela, car aucun augmentation des recettes, à travers le multiplicateur d’impôt, ne sera possible sans les deux-tiers de votes du Grand Conseil.

[3] Les politiques d’austérités sont officiellement imposées par le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance adopté par les Chefs d’Etat et le gouvernement de l’UE, le 2 mars 2012. Parmi les contenus de ce traité, on trouve la règle d’or de l’équilibre budgétaire à l’article 3 et la limitation de la dette publique à 60% du PIB à l’art. 126.

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