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L’allocation universelle. Nouveau label de précarité.

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Compte-rendu pour le site À l’Encontre de l’ouvrage: Alaluf, M. (2014). L’allocation universelle. Nouveau label de précarité. Mons: Couleurs livres, p. 88.

***

Les électeurs suisses se prononceront [le 5 juin 2016, NDLR] sur l’instauration d’une allocation universelle suite à l’aboutissement [en novembre 2013] de l’initiative populaire «Pour un revenu de base inconditionnel». Voici la promesse de ses promoteurs: permettre à chacun de travailler «librement». Pour atteindre ce but, l’initiative propose de changer la constitution fédérale par l’adoption des articles suivants: «1. La Confédération veille à l’instauration d’un revenu de base inconditionnel; 2. Le revenu de base doit permettre à l’ensemble de la population de mener une existence digne et de participer à la vie publique; 3. La loi règle notamment le financement et le montant du revenu de base.»

Rien n’est dit sur le montant de cette allocation universelle. Il sera donc fixé par le parlement en cas d’acceptation de l’initiative. Les promoteurs avancent néanmoins une proposition: 2500 francs par mois pour un adulte (soit l’équivalent de 41% du salaire médian de 6118 francs en 2012), auxquels on ajouterait 625 francs chaque enfant. Il est également utile de savoir, pour mieux comprendre ces chiffres, que le seuil de pauvreté est estimé à 2200 francs pour une personne seule[1], et que le syndicat UNIA avait proposé d’introduire, par votation populaire, un salaire minimum de 4000 francs  mensuels en 2014.

Sur le site internet initiative-revenudebase.ch, les promoteurs de l’allocation universelle estiment qu’un montant de 2500 francs mensuels est à même de permettre une existence inconditionnellement garantie en Suisse à l’horizon de 2050. «Avec ou sans activité lucrative, riche ou pauvre, en santé ou malade, seul ou vivant en communauté, peu importe. Pour la plupart des gens, le revenu de base ne signifie pas de l’argent supplémentaire, mais remplace le revenu existant. C’est l’inconditionnalité qui constitue la nouveauté.» Une sorte de révolution lente et silencieuse serait donc attendue pour les années à venir. Les mécanismes économiques et sociaux à même de permettre une telle transformation sociale relèvent cependant du mystère.null

L’ouvrage L’allocation universelle. Nouveau label de précarité de Mateo Alaluf démonte ces belles promesses. Il explique les mécanismes par lesquels l’allocation universelle sera saisie en revanche comme une machine de guerre contre les salarié·e·s. Un compte-rendu de cet ouvrage nous paraît dès lors utile en perspective du débat qui aura lieu en Suisse sur cette question. [Réd. Alencontre]


Par Nicola Cianferoni

D’où vient l’idée de l’allocation universelle? La prétention selon laquelle l’allocation universelle puise ses origines au sein du mouvement ouvrier ne correspond pas à la réalité historique. Les débats au sein du mouvement ouvrier portaient au XIXe siècle sur la «juste rémunération» du travail (Pierre-Joseph Proudhon, 1809-1865), l’accaparement de la rente foncière (Joseph Charlier, 1816-1896) et l’abolition du salariat comme forme contemporaine d’exploitation du travail (Karl Marx, 1818-1883). L’idée d’allocation universelle est ainsi bien plus récente. Elle n’apparaît pour la première fois qu’en 1984, dans le manifeste du Collectif Charles Fournier composé par Paul-Marie Boulanger, Philippe Defeyt et Philippe Van Parijs. L’allocation universelle est présentée sous l’angle de ses trois caractéristiques principales: elle doit être individuelle, sans contrepartie d’un quelconque travail et octroyée indépendamment de la situation sociale de la personne.

«Supprimez les indemnités de chômage, les pensions légales, le minimex, les allocations familiales, les abattements de crédits d’impôts pour personnes à charge, les bourses d’études, les cadres spéciaux temporaires et les troisièmes circuits de travail, l’aide de l’État aux entreprises en difficulté. Mais versez à chaque citoyen une somme suffisante pour couvrir les besoins fondamentaux d’un individu vivant seul. Versez-la lui qu’il travaille ou qu’il ne travaille pas, qu’il soit pauvre ou qu’il soit riche, qu’il habite seul, avec sa famille, en concubinage ou en communauté, qu’il ait ou non travaillé dans le passé. Ne modulez le montant versé qu’en fonction de l’âge et du degré (éventuel) d’invalidité. Et financez l’ensemble par un impôt progressif sur les autres revenus de chaque individu.»

L’allocation universelle est cependant présentée en opposition à sécurité sociale ainsi qu’à la législation sur le travail et sur la scolarité:

«Parallèlement, dérégulez le marché du travail. Abolissez toute législation imposant un salaire minimum ou une durée maximum de travail. Éliminez tous les obstacles administratifs au travail à temps partiel. Abaissez l’âge auquel prend fin la scolarité obligatoire. Supprimez l’obligation de prendre sa retraite à un âge déterminé. Faites tout cela. Et puis observez ce qui se passe. Demandez-vous, en particulier, ce qu’il advient du travail, de son contenu et de ses techniques, des relations humaines qui l’encadrent.»

Cette conception radicale a été progressivement été nuancée pour aboutir à une autre plus modérée où l’allocation universelle est présentée comme un complément, au lieu d’être une alternative, à l’État social. Il n’en reste pas moins que ses fondateurs ont le mérite d’illustrer clairement en quoi ces deux systèmes suivent des logiques radicalement opposées dans leurs rapports à l’emploi. Comme l’explique Alaluf, «alors qu’un revenu versé à chacun doit faciliter l’acceptation d’activités peu rémunérées et le travail occasionnel, temporaire et à temps partiel, les minima sociaux permettent de refuser des emplois faiblement rémunérés et aux conditions de travail jugées inacceptables» (p. 18).

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Mateo Alaluf, sociologue du travail et professeur émérite à l’Université Libre de Bruxelles.

En effet, l’universalisation des droits sociaux s’est concrétisée par la création d’une sécurité sociale dans des domaines tels que la santé, les accidents, le chômage, l’invalidité, la retraite, la scolarité, etc. Il s’agissait, par là, de «démarchandiser» la relation salariale. Cela revenait, d’une part, à répartir dans la société les coûts de ces prestations et, d’autre part, à atténuer pour les travailleurs la nécessité de thésauriser une partie de leur salaire pour pouvoir accéder à ces prestations en cas de nécessité. «Dès lors, le salaire pouvait se socialiser, dans le sens où le “salaire direct” du salarié ne constituait plus qu’une partie de la rémunération de son travail, “le salaire indirect” (cotisations sociales) finançant les prestations sociales et biens collectifs assurant sa sécurité sociale» (p. 45).

L’apparition de l’idée d’allocation universelle correspond à une période historique marquée par des transformations profondes du capitalisme sous l’angle technique (essor des nouvelles technologies et diffusion des connaissances), social (déstructuration de la classe ouvrière et baisse de la conflictualité s’exprimant par des mouvements sociaux) et économique (développement du secteur des services). Tout cela laisserait croire à la fin de la centralité du travail salarié dans la société. Les rapports sociaux ne reposeraient alors plus sur la mise au travail des individus, c’est-à-dire sur l’obligation de vendre la force de travail contre un salaire pour subvenir à sa reproduction en tant que classe sociale.

Alaluf revient sur ce débat en confrontant les thèses d’André Gorz et de Robert Castel sur le rôle de la sphère autonome du travail (c’est-à-dire hors de l’emploi) dans un processus d’émancipation sociale. La valeur ne puisant plus sa source dans le travail, ce serait hors du système productif qu’elle trouverait son origine. La conclusion de ce raisonnement consiste à considérer révoule toute réduction collective du temps de travail – revendication historique du mouvement ouvrier avec les luttes qui y étaient rattachées – et à considérer que seule l’allocation universelle permet d’améliorer la condition des individus dans la société.

Le reproche adressé aux promoteurs de l’allocation universelle est celui de n’envisager l’allocation universelle «qu’en elle-même, en dehors des rapports sociaux qui lui donnent à un sens» (p. 79). Celle-ci rompt avec l’idée selon laquelle le travail demeure central dans la société comme source la valeur dans la tradition de l’économie politique classique. «Par valeur travail, on désigne soit le travail créateur de valeur, soit la valeur subjective accordée au travail comme activité sociale et moyen individuel d’accéder à un revenu, à des droits à des protections et à des moyens de se réaliser» (p. 55). Cependant, étant donné que l’octroi d’une allocation universelle ne sera possible qu’en puisant de la richesse produite par le travail lui-même, les travailleurs ne seront en aucune mesure libérés de la contrainte de vendre leur force de travail afin d’assurer l’entretien nécessaire au maintien de leur existence. Toute chose ne restera cependant pas égale avec l’allocation universelle. La contrainte de vendre la force de travail s’effectuera dans des conditions nouvelles, mais défavorables aux travailleurs.

L’allocation universelle est présentée aujourd’hui comme la réponse à la crise que traverse la sécurité sociale à partir des années 1970. Les contre-réformes néolibérales initiées durant cette période se poursuivent jusqu’à nos jours dans les pays européens comme en témoignent les mesures d’austérité imposées par la droite depuis la crise économique de 2008. En réalité, Alaluf estime qu’au lieu de remédier au démantèlement de la sécurité sociale, l’allocation universelle n’en pourra qu’accélérer ce processus. En effet, son adoption comportera les conséquences suivantes:

  • l’abandon du droit social (sécurité sociale découlant de la participation de tous au travail nécessaire) à la faveur du droit civil (protection de ce que chacun fait de sa vie en société, donc protection de la propriété privée), puisque l’accès à l’ensemble des prestations de la sécurité sociale pourra être désormais moyennée par l’allocation universelle;
  • le subventionnement des emplois payés en dessous du «minimum social», car un salaire permettant d’assurer l’entièreté de l’entretien du travailleur ne serait plus justifié aux yeux de l’employeur, étant donné que le travailleur disposera d’une allocation universelle en plus du salaire;
  • l’isolement de chaque travailleur au détriment des solidarités collectives et la destruction des mécanismes de la négociation collective (dans lesquelles les syndicats, le droit de grève, etc. jouent un rôle important dans la mobilisation des travailleurs) puisque chaque salarié sera amené à négocier individuellement les conditions d’un emploi «complémentaire» à l’allocation universelle.

Il n’est dès lors pas surprenant que l’allocation universelle trouve le soutien de certains milieux ultra-libéraux[2]. Alaluf vient de montrer les mécanismes par lesquels l’allocation universelle, dont la logique est radicalement opposée à celle de la sécurité sociale, pourra être saisie comme une machine de guerre contre les travailleurs, dans le but d’approfondir le démantèlement de l’État social et de déréguler massivement le marché du travail. Ainsi, seule l’appropriation du travail, et sa soumission à une délibération démocratique, est à même d’assurer aux travailleurs les moyens de s’émanciper du rapport salarial. Alaluf estime qu’il en est de même pour l’émancipation des femmes : c’est en effet par l’accès à l’emploi qu’elles ont pu gagner une indépendance économique et se défaire – du moins partiellement – du patriarcat. Au lieu de se faire enchanter par des fausses promesses, il est donc plus que jamais nécessaire – comme plaide l’auteur en conclusion de son ouvrage – de focaliser l’attention sur le rapport social qui permet à une petite couche sociale de s’approprier d’une part croissante des richesses produites.


[1] La pauvreté́ en Suisse. Résultats des années 2007 à 2012. Neuchâtel, OFS, 15.7.2014.

[2] A titre d’exemple : Murray, C. A. (2006). In Our Hands: a Plan to Replace the Welfare State. Washington, D.C.; Blue Ridge Summit, PA: AEI Press.

 

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2 réflexions sur “L’allocation universelle. Nouveau label de précarité.

  1. Article très intéressant, merci beaucoup!
    Je voudrais juste faire noter un petit erreur: lorsque on parle de la « naissance » du concept d’allocation universelle, l’auteur cite le Collectif Charles Fournier comme idéateur; en 1984. Or, je ne connais pas ce collectif; mais j’aimerais vous faire noter que le concept de revenu inconditionnel dérive de (ou mieux: est le même que) celui de « taxation négative » (negative taxation » idéé par Milton Friedman (économiste, père du néolibéralisme, inspirateur des économistes de Pinochet – les Chicago Boys – et bon ami de Margaret Thatcher); étant donné que les deux projets sont exactement les mêmes.

    Le concept de taxation négative est introduit par Friedman en son ouvrage « Capitalism and Freedom » (Capitalisme et Liberté) déjà en 1962.

    À noter donc comment, malgré sa (bizarre) utilisation et support de la part des partis politiques de gauche européens contemporains, cette idée n’est pas juste par hasard, mais depuis sa conceptualisation, une idée néolibérale dirigée à détruire l’Etat social (welfare State), diminuer l’emploi public, subventionner le dumping salarial et précariser ultérieurement le prolétariat tout en annihilant, une fois pour toutes, les organisations syndicales.

    • Certes, l’idée a germé aussi dans les milieux néolibéraux, mais les précurseurs vivaient dans une autre société, faite de plein emploi et de croissance infinie.
      Là ou l’argumentaire de M. Alaluf présente quelques faiblesses, c’est de se baser sur le postulat que la richesse générée soit fortement corrélées aux heures prestées. Ca revient à dire qu’une heure de trader = une heure de travailleur social = une heure d’ingénieur surveillant une chaîne de montage entière ou de programmation d’algorithmes fonctionnant pendant 40 ans. Or partout, on constate que les revenus non professionnels sont en croissance. L’allocation universelle fait ce pari : puisque le travail « rémunéré » est amené à se raréfier, et puisque la richesse sera de plus en plus produite par d’autres moyens de production, garantissons à chacun une part de la richesse globale, sans rester dans la vision étriquée d’un financement uniquement par les revenus du travail… Un continent dont le PIB par habitant dépasse 2000 €/mois peut s’accorder pour qu’un tiers de cette richesse soit répartie de manière homogène en laissant aux rapports de forces économiques « classiques » le contrôle des deux autres tiers…

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